Cologne : le flou derrière la peur

 

Depuis le 31 décembre 2016, le nom de Cologne rime avec viol et agressions. À l’heure des procès et des arrestations, il est temps de se questionner sur cette déferlante médiatique.

publié le 17.06.2016 par VALERIE VUILLE

Samedi dernier avait lieu la Slut Walk, pour sensibiliser aux agressions sexuelles. L’occasion pour nous de revenir sur les événements de ce début d’année qui ont secoué le monde et posés de nombreuses questions. Janvier 2016, c’est effectivement le choc. Après l’euphorie des festivités du 31 décembre, le monde semble se réveiller avec une gueule de bois qui fait les gros titres : des agressions sexuelles auraient eu lieu en masse la nuit du Nouvel An. Le tableau se dessine petit à petit. Des jeunes femmes, venues faire la fête, auraient été agressées par des réfugiés ou/et des migrants économiques. On voit déjà apparaître l’image de l’homme animal, suivant ces instincts et de la jeune femme, innocente et esseulée. Le journal Le Monde parle de 470 plaintes pour agressions sexuelles et de 618 plaintes pour vols et coup et blessures. Mais les informations se concrétisent s’entremêlent et rien n’est clair. Qui étaient ces hommes et ces femmes ? Pourquoi ces agressions en nombre et personne pour les empêcher ? Alors que les procès débutent, il est temps de déconstruire et de réfléchir sur les enjeux derrière les apparences.

La violence : une réalité quotidienne pour toutEs

Derrière les plaintes d’abord, il y a la souffrance. Celle-ci est bien réelle, injuste et révoltante. Derrière cette souffrance, il y a le sexisme et le fait que chaque jour 35% des femmes sont exposées à des violences sexistes, selon les chiffres de l’OMS. Ces agressions n’ont pas commencé le 31 décembre 2015, elles n’ont pas lieu uniquement dans les rues de Cologne et ne sont pas perpétrées uniquement par des « étrangers ». Des femmes et aussi des hommes subissent des agressions sexistes ou liées à leur orientation de genre quotidiennement, dans la rue, au travail ou encore à l’Université. Mais alors pourquoi les événements de Cologne ont-ils pris une telle ampleur ?

La construction sociale derrière la diffusion et l’expérience

Pour comprendre les événements de Cologne, on peut appréhender le filtre social et postcolonial qui les entoure. Le tableau des femmes agressées par des hommes « étrangers », n’est pas nouveau et a été de nombreuses fois étudiées. Esther Madriz, chercheuse américaine, a étudié comment le crime fait l’objet d’un imaginaire, dans lequel victime et agresseurs sont décrits précisément. Elle est blanche, jeune, naïve et innocente, lui est « étranger », animalisé et souvent malade. Les deux sont ramenés à leur sexualité. Loin d’être la réalité, cet imaginaire du « crime parfait » est présent dans les esprits de chacunE, selon la chercheuse. Il influence ainsi les médias, les procès et aussi l’expérience de l’agression.

La similitude entre ces constructions et la déferlante médiatique de Cologne est évidente. Le crime était trop parfait. Dans les journaux, les agresseurs sont ramenés à leur origine, on ne sait rien de précis sur eux, ni leur âge, ni leur travail ou leur situation familiale. Une seule chose compte : ils n’étaient pas d’ici. Mais si les médias ont fait choux gras de la Saint-Silvestre, cela n’explique pas tout. Plaintes, il y a eu, et souffrances aussi. Derrière le best des ventes de journaux de l’année, il y a donc bel et bien une réalité. Mais rien ne nous dit que cette réalité-ci n’a pas elle aussi été filtrée par l’imaginaire social.

L’agression est avant tout une expérience personnelle et dramatique de la victime. Or, les journaux le disent, à côté des viols et des attouchements sexuels, il y a aussi eu vol. La frontière entre le geste qui dérobe et celui qui agresse ne peut être posée que par la victime. C’est elle, qui ressent l’agression et qui la qualifie. Cette frontière est ainsi humaine et construite par ses craintes et ses a priori. C’est là que vient se glisser cette image de « l’agresseur parfait » dans l’esprit de la victime. Mais plus encore, c’est là qu’on peut également prendre en compte la situation de l’Allemagne : l’accueil des réfugiés par l’Allemagne impose des contraintes et des compromis. Elle met le peuple, tout comme les migrantEs à rude épreuve. Des salles de gym et des écoles ont été réquisitionnées. La droite dure, représentée par l’AfD s’est d’ailleurs soulevée. Du sentiment d’invasion d’un pays au sentiment d’invasion de son espace intime, il n’y a alors qu’un pas.

De la déferlante médiatique à l’oubli

Difficile, alors de démêler le vrai du faux, ou plutôt le social du concret. Sans minimiser la souffrance des femmes victimes, il est utile alors de prendre du recul, de comprendre les imaginaires derrière ces événements, mais aussi les risques. Car le risque est grand de minimiser, ou même d’invisibiliser les autres violences faites aux femmes chaque jour. C’est ce que fait la police lausannoise, lorsqu’elle répond dans le 24 heures, après l’interpellation de Léonore Porchet, que « Lausanne n’est pas Cologne ». Une manière explicite d’effacer ses propres violences en les comparant à d’autres. Mais le risque est grand également de stigmatiser des populations, déjà minorisées. Les féministes d’Allemagne l’ont bien compris, d’où la fracture qui les a séparées, dès le début des la fureur médiatique. Si certaines se soulevaient contre ces agressions, d’autres gardaient le silence, conscientes des stéréotypes raciaux qui les menaçaient. Cela révèle que ce risque est bien présent et que les mouvements de droites ne se réservent pas l’exclusivité de l’exclusion et de la stigmatisation. Récemment, on apprend que le gouvernement allemand a mis en place un site internet, « Zanzu », spécialement pour les migrantEs. Avec des signes universels, il donne des informations sur le safe sexe, mais aussi sur la « culture occidentale » et sur les comportements à tenir. Une manière tout en finesse de réduire ces personnes à leur corps, et à leur sexualité. Il ne s’agit ainsi pas de minimiser ou d’oublier la souffrance, mais d’éviter d’en créer d’autres et de tomber dans une surexposition de certains faits et d’en minimiser d’autres.