Coup de cœur à Everybody’s Perfect : The Girl King

Drame historique basé sur le personnage de Kristina de Suède, The Girl King propose un modèle historique féminin fort et critique des normes sociales.

Publié le 21.10.2016 par LINN LARSDOTTER

The Girl King trace – sans respecter l’Histoire à la ligne – le portrait de l’iconique Kristina de Suède. Cette dernière régna sur la Suède de 1644 à 1654, et fit controverse non seulement pendant sa vie, mais encore longtemps après sa mort. L’actrice vibrante Malin Buska incarne magistralement la jeune reine suédoise.

Unique héritière du roi Gustav II Adolf, Kristina reçoit, dès son plus jeune âge, un enseignement sévère. Reine à l’âge de 18 ans, la jeune femme fait preuve d’érudition et de force de caractère. Passionnée de sciences et de culture, elle voue une admiration sans retenue pour le philosophe Descartes (interprété par Patrick Bauchau), avec lequel elle entretient des échanges épistolaires et qu’elle finira par inviter à sa cour. L’amour de Kristina pour les sciences est au cœur la construction de sa personnalité.

L’injonction au mariage est forte – à la fois dans un contexte de normes sociales, mais aussi dans un contexte politique, puisqu’il faut un héritier pour garantir la continuité de la monarchie. Néanmoins, le mariage n’est pas envisageable pour Kristina, qui refuse de se soumettre à un homme. Une fois au pouvoir, elle évince ainsi de la cour ses prétendants, les envoyant au front ou en mission diplomatique dans de pays lointains. Kristina s’entoure ensuite de deux femmes, qui l’accompagnent dans son quotidien, et tombe sous les charmes de l’une d’elles, Ebba (jouée par Sarah Gadon) – renommée « Belle » par une reine devenue un peu corny* sous l’effet de la passion amoureuse.

Au 17e siècle, l’Occident est aux prises d’enjeux politiques forts entre catholiques et protestants. Le pape voit d’un bon œil cette reine qui refuse le mariage, et envoie des hommes à sa cour pour la convaincre de choisir la religion catholique. Se voyant dans l’impossibilité de vivre ses aspirations intellectuelles et d’exercer son pouvoir comme elle l’entend – notamment en raison de l’injonction au mariage et à l’enfantement – Kristina abdiquera en 1654, à l’âge de 28 ans, et se convertit au catholicisme, ce qui fera scandale à l’époque. Après avoir déposé sa couronne, elle s’installera à Rome, où elle jouera un rôle proéminent dans la vie culturelle de la ville. Elle vécut au Palazzo Riaro, où elle a laissé sur un mur la phrase « Je suis née libre, j’ai vécu libre et je mourrai libre ».

Kristina de Suède est la première femme à être enterrée à la basilique Saint-Pierre, où, à ce jour, seulement trois femmes reposent aux côtés des papes.

D’un point de vue cinématographique, la photographie est magnifique. On peut aussi saluer le talent du dramaturge québécois Michel Marc Bouchard, qui livre un scénario complexe sur les normes de genre et des sexualités dans un contexte historique. Le casting est international et les dialogues sont en anglais, français et allemand – ce qui amène une fraîcheur par rapport à des drames historiques joués dans un anglais lisse.

Dans sa construction du personnage de Kristina, le film propose un modèle historique féministe. Une femme de pouvoir avide de savoir scientifique, qui gouverne son royaume comme bon lui semble, vit une sexualité lesbienne, et refuse de se plier aux normes sociales et politiques. Plusieurs éléments et scènes dans le film mettent l’accent sur la résistance de Kristina aux normes de la féminité. Par exemple, le refus de se marier de la reine, qui entretient des relations amicales avec les hommes, mais jamais amoureuses. Ce sont les hommes qui languissent d’elle, et non le contraire. Bien qu’elle nourrisse une passion obsessionnelle pour Belle, seules les sciences sont son véritable amour. Dans l’une des scènes, elle assiste sans ciller et avec un intérêt marqué, à l’autopsie d’un cadavre par Descartes, alors que dans le public qui s’est assemblé pour l’occasion, des hommes tombent dans les pommes ou sortent de la salle en courant, prêts à vomir. Finalement, on peut aussi relever le contraste des costumes. Tout au long du film, Kristina est vêtue soit de robes sobres et travaillées, aux tons sombres, soit d’armures en cuir à la coupe parfaite. Ses vêtements contrastent avec ceux des hommes qui lui font la cour, portant des costumes colorés et bouffis, parsemés de fioritures étincelantes.

The Girl King aborde aussi d’autres enjeux liés aux questions de genre, tels que l’avortement, puisque l’une des dames de compagnie de la reine tombe enceinte et, par crainte de perdre sa place auprès de la reine si cette dernière l’apprend, décide de se faire avorter. On n’en voit pas les détails, si ce n’est son visage grimaçant  de douleur lors de l’intervention.

Avec peu de budget, le réalisateur Mika Kaurismäki réussit donc à livrer une œuvre visuellement enchantante et dont la manière d’écrire l’Histoire éveille l’intérêt.  Oscillant entre drame historique et conte sentimental, mais sans jamais tomber dans le piège (hétéro-)sexiste qui est souvent le propre de ces genres cinématographiques, The Girl King propose un modèle historique féminin fort qui exerce un pouvoir politique réfléchi et affiche sa soif de savoir et de maîtrise.