Féminismes et voile islamique : le cas Rossignol

Mars dernier, c’est la panique à l’Elysée : les déclarations de la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes choquent. Analyse des événements.

 Publié le 27.04.2016 de CAMILLE BAJEUX

« Mais bien sûr, il y a des femmes qui choisissent, il y a des nègres américains qui étaient pour l’esclavage. » Ces déclarations de Laurence Rossignol, la nouvelle ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes, sur le voile islamique ont provoqué un tollé fin mars dernier. Interrogée par Jean-Jacques Bourdin sur la mode islamique, la ministre a qualifié d’« irresponsable » les grandes marques de prêt-à-porter qui commercialisent les hijabs, et autres voiles islamiques. C’est lorsque le présentateur lui répond que certaines femmes se voilent par choix que la ministre rétorque cette phrase qui fera polémique.

Le parallèle utile entre racismes et sexismes

Ce n’est pas la première fois qu’un parallèle est fait entre le problème du racisme et celui du sexisme afin de dénoncer les inégalités entre les sexes. Laurence Rossignol est d’ailleurs engagée dans les deux combats. Ancienne militante du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), Laurence Rossignol participe également à la fondation de SOS Racisme en 1984 en France. Dans un débat public organisé à l’occasion du congrès du Mans du Parti Socialiste (PS) en 2005, Laurence Rossignol compare déjà les femmes avec les descendantEs de coloniséEs. IlsELLES seraient touTEs deux toujours victimes des stéréotypes véhiculés par les anciennes générations (colonisateurs d’un côté et machistes de l’autre). Il est vrai que la comparaison est utile pour dénoncer les processus de domination – dans un premier cas, une société raciste esclavagiste, et dans un second, l’oppression supposée des femmes portant le voile.

Mais pourquoi dans ce cas précis, l’opinion publique bloque ? Tout d’abord, parce que la position soutenue par la ministre divise. Si certainEs voient le voile comme un signe d’oppression, d’autres défendent la liberté des femmes à porter volontairement le bout de tissu pour marquer leur appartenance religieuse. C’est notamment le cas du féminisme musulman, un mouvement qui s’est développé dans certains pays musulmans tels que l’Iran, l’Égypte et le Yémen, qui revendiquent la compatibilité de l’Islam avec l’égalité entre les sexes, en mettant en avant le choix des femmes de s’habiller comme elles le souhaitent.

Mais plus encore, le terme « nègre » dérange. Les réseaux sociaux s’enflamment, qualifiant la ministre de « raciste » et de « négrophobe ». Interrogée par l’AFP, la ministre reconnaît par la suite une « faute de langage », en ajoutant qu’elle n’avait « pas mesuré la perception la plus répandue » du terme de « nègre », et qu’elle l’utilisait seulement « pour parler de l’esclavage et des négriers ».

Une fracture entre deux féminismes

Cette controverse se base sur fond de fracture entre deux formes de féminismes français. La fracture interne d’Osez le féminisme ! (OLF) en mai 2015 reflète bien cette dualité. D’un côté, on trouve les revendications de l’organisation : un féminisme laïque pour l’abolition de la prostitution et contre le voile . De l’autre, on trouve des militantes démissionnaires qui reprochent à cette forme de féminisme de laisser « l’islamophobie gangréner la société alors que les femmes en sont les premières victimes. »

Laurence Rossignol représente, le premier, et l’époque du Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Dans les années 1970, il lutte pour l’égalité entre les sexes ainsi que le droit à l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG). Pour elles, la mini-jupe devient signe d’émancipation. « Dans l’histoire, fin des années 60 (…) les femmes accèdent à des droits (…) et en même temps, les jupes raccourcissent » affirme Laurence Rossignol sur BFMTV et RMC. Elle ajoute « entre les vêtements des femmes et leurs droits, il y a un lien, parce que l’enjeu c’est celui du contrôle social sur le corps des femmes. »

Ce lien entre vêtements et liberté sexuelle des femmes reste particulièrement fort en France et se traduit aujourd’hui par le débat sur le voile. Il a pris depuis quelques années une ampleur considérable. La loi sur la laïcité interdit le port de signes religieux à l’école, ce qui mène encore régulièrement à des tensions entre les communautés musulmanes et sur l’interprétation de la loi. Récemment, la proposition du premier ministre Manuel Valls d’interdire le voile à l’université – qui est autorisé en raison de la majorité des étudiantes – actualise le débat. Selon lui, le problème du voile se résume à cette question : « comment ignorer que les femmes subissent dans les quartiers populaires une pression culturelle faite de sexisme et de machisme ? »

En déterminant la liberté des femmes par les vêtements que celles-ci portent, ce féminisme d’Etat caractérise le voile comme étant intrinsèquement un objet d’oppression envers les femmes. Pourtant, d’autres formes de féminismes se lèvent pour contester cette vision à l’instar de la pétition lancée par Hawa N’Dongo, une étudiante de Science Politique, spécialisée dans la diversité et les discriminations. A l’aide de la plateforme de pétitions Change.org, elle en appelle au premier ministre et au président de la République pour sanctionner Laurence Rossignol « pour ses propos racistes ». La pétition, qui a déjà récolté plus de 35 000 signatures dénonce le fait que cette France « débatte, en 2016, des choix vestimentaires de certaines de ses citoyennes » et que « la négrophobie persistante est ici utilisée pour justifier et légitimer une islamophobie genrée. »