Harcèlement de rue : ça bouge à Lausanne ?

En janvier 2016, l’interpellation « Hé mad’moiselle… il se passe quoi avec le harcèlement de rue à Lausanne? » est lancée. Léonore Porchet, présidente des VertEs LausannoisEs et conseillère communale depuis décembre 2015 questionne la commune sur ce sujet qui lui tient à cœur. En effet, le harcèlement de rue* concernerait 82 % des femmes en Suisse romande selon un récent sondage. Attention pourtant, ce harcèlement ne se limite pas aux femmes, mais à toutes les minorités de genre* qui sont dénigrées en raison de leur sexe ou de leur orientation sexuelle.

Publié le 20.05.2016 propos recueilli par VALENTINE CACHELIN

DécadréE : En quelques mots, qu’est-ce cette interpellation et à quoi va-t-elle servir ?

 Léonore Porchet : D’abord, il faut préciser qu’une interpellation sert surtout à poser des questions à la municipalité en l’interpellant sur un sujet. Là, le but était un peu de choquer. Dans le sens où je demandais concrètement quels moyens étaient à disposition des autorités pour mesurer l’ampleur du harcèlement de rue. Il faut savoir que d’un point de vue législatif et d’un point de vue éducatif, les outils pour le mesurer sont très pauvres. Il y a des instruments législatifs contre l’agression et l’insulte, mais rien de spécifique.

DécadréE : Cette interpellation a été lancée il y a plusieurs mois du coup où en sommes-nous aujourd’hui ?

 Léonore Porchet : La municipalité a décidé de lancer l’Observatoire de la sécurité sur cette question de harcèlement de rue. Une étude va donc débuter cet automne et ce sera la première fois en Suisse qu’une ville s’inquiète de cette question-là officiellement. C’est une très bonne nouvelle qui montre que les autorités ont tout de suite compris l’importance de l’enjeu. On voit qu’à Lausanne, la municipalité plutôt de gauche est très sensible à ces problématiques d’égalité et de genre*.

DécadréE : C’est donc un retour très positif des autorités. Mais quel retour en avez-vous eu de la population ? Comment l’interpellation a-t-elle été reçue ou perçue ?

 Léonore Porchet : Je dirais qu’il y a eu trois catégories de réactions. La première concerne plutôt le milieu politique, car cette interpellation a été lancée peu après le retentissement des événements de Cologne. J’ai été traitée d’opportuniste par des collègues politicienNEs alors que j’avais toujours dit que ma première interpellation serait à propos du harcèlement de rue. La deuxième catégorie concerne les hommes en général qui se sont sentis agressés. C’est étrange, ils ont le sentiment que donner plus de droits aux femmes (ici: celui de se sentir en sécurité dans l’espace public) c’est punir la gent masculine. Surtout que cette problématique comprend les minorités de genre donc une partie des hommes est aussi concernée. En se sentant attaqués, ils ont multiplié les blagues sexistes et paternalistes, par mécompréhension surtout. Dans les réactions les plus extraordinaires j’ai eu des commentaires dans le genre de : « Est-ce que je peux encore vous parler ou vous vous sentez harcelée ? » ce qui montre bien le décalage même si cela se voulait drôle. La troisième et dernière catégorie est bien sûr celle des femmes qui m’ont remercié en grand nombre. Elles se disaient hyper soulagées qu’on parle enfin de ce problème. J’ai été contactée par beaucoup de femmes que je ne connaissais pas à travers les réseaux sociaux, par téléphone, par mail ou encore par lettres. On pourrait s’attendre à un retour plutôt de jeunes femmes, mais j’ai eu des témoignages de femmes de tous âges et milieux. Une grand-mère m’a notamment raconté qu’elle recevait des remarques et des insanités à caractère clairement sexuel dans la rue dans le but de la choquer.

DécadréE : Revenons sur les remarques des hommes. Ils parlent de la différence entre harcèlement et drague, qui n’est pas claire pour tout le monde, non ?

 Oui. Draguer ça n’est pas poursuivre les femmes dans la rue pour obtenir leur numéro de téléphone. En effet, s’imposer dans l’espace privé d’une femme sans son consentement afin de créer un contact n’est pas de la drague. Je pense d’ailleurs qu’il faut arrêter de prendre les hommes pour plus bête qu’ils ne sont. Inconsciemment ils savent très bien, rien que par le langage corporel, lorsqu’une personne a envie d’établir un contact avec eux ou pas. Je rajouterai qu’à partir du moment où une personne vient me faire une remarque sur mon physique sans que je l’aie sollicitée et sans même s’excuser, c’est en fait déjà une forme d’harcèlement.

 DécadréE : Selon la police il y a très peu de plaintes (10 ou 15 par ans) qui ont été déposées et pour les autorités ce ne sont que des cas isolés et non pas un phénomène social. Pour elles, par exemple il n’y a aucun lien entre ce qui s’est passé à Cologne et le harcèlement de rue à Lausanne. Comment expliquez-vous cela ?

 Léonore Porchet : Pour commencer, il est clair que toute la population est touchée et que ce ne sont pas des cas isolés comme le montrent les témoignages que j’ai reçus. Il faut savoir qu’un homme fait cela toujours pour provoquer et imposer une domination sexuelle sur l’autre. C’est le même système à travers les insultes homophobes, car cela permet de montrer une domination face à la minorité. Ici le sexe devient une arme de domination, comme pour le viol dans les cas de guerres et de conflits. Il faut aussi savoir que cette problématique se trouve sur un continuum. Ça commence par les publicités sexistes avec l’objectivisation des corps des femmes et ça se termine par l’agression sexuelle et le viol. Ce continuum, c’est ce qu’on appelle la culture du viol* et le harcèlement de rue en représente les prémices.

Ensuite par rapport aux plaintes, elles sont peu nombreuses simplement parce que cela nous arrive tout le temps. C’est déjà très lourd de porter plainte contre un cas spécifique. S’il nous fallait porter plainte contre chaque situation de harcèlement de rue, nous serions constamment au poste de police. Il n’est pas simple non plus de savoir si légalement on peut porter plainte ou pas. Sans parler, que c’est aux victimes qu’incombe la charge de la preuve ce qui rend cette situation beaucoup trop lourde. C’est aussi un sentiment de malaise constant. Même lorsqu’il nous pousse à changer certaines de nos habitudes, cela reste un sentiment diffus. Difficile donc de porter plainte. Il ne faut pas oublier que le harcèlement de rue n’a pas de statut en tant que tel, ce dernier ne rentre pas dans une case juridique. D’ailleurs, à mon avis, la plainte n’est pas la meilleure arme pour lutter contre ce problème.

DécadréE : C’est très intéressant. Du coup quels seraient selon vous les moyens pour lutter efficacement contre le harcèlement de rue ?

 Léonore Porchet : Il faudrait une norme pénale pour permettre l’amende d’ordre, mais ce n’est pas un outil satisfaisant, car cela punit, mais ne règle rien. Pour moi, la meilleure arme reste l’éducation. Même si beaucoup ne le comprennent pas, il est nécessaire d’éduquer les enfants. Je pense notamment que la notion de consentement devrait être inculquée à tout le monde depuis l’enfance. C’est un concept qui semble tomber sous le sens commun. Pourtant, il n’est pas du tout appliqué aux relations sexuelles. Il y a d’ailleurs sur ce sujet une vidéo que j’aime beaucoup, c’est l’explication du consentement sexuel par l’absurde avec l’idée de faire une tasse de thé à quelqu’un.

De mon point de vue c’est essentiel, car actuellement ce qui est enseigné aux filles c’est qu’elles sont en danger parce que n’importe quel garçon peut être un violeur qui céderait à ses pulsions. De par cette logique, lorsqu’une femme subit des violences, la faute lui incombe, car elle a été avertie et aurait dû se protéger. L’homme, lui, s’est « seulement » abandonné à ses instincts primitifs. C’est très clair aussi lors d’un viol puisque la femme doit prouver qu’elle avait suffisamment dit non. Certains pays ou régions comme la Californie l’ont bien compris et c’est le contraire qui a été instauré. Lorsqu’un homme est accusé de viol, il doit prouver qu’il y a eu consentement.

DécadréE : Justement à propos de moyens pour lutter contre les violences et agressions sexuelles, après les événements du 31 décembre à Cologne et partout en Allemagne, plusieurs pays réfléchissent à des solutions pour rendre l’espace public et surtout les transports publics plus sécurisés pour les femmes. L’idée d’avoir dans les trains des wagons uniquement réservés aux femmes pour qu’elles soient protégées des agressions a été proposée. Cela existe déjà au Japon, et plusieurs pays européens comme l’Allemagne et le Royaume-Uni y réfléchissent sérieusement. Est-ce que pour vous, c’est un moyen qui permettrait une diminution du harcèlement et des agressions sexuelles ?

 Léonore Porchet : De fait c’est un moyen qui marche si l’on regarde à très court terme, mais ma réponse est non. Avec ce type de mesure, on prétend que la seule façon pour que les femmes ne soient pas harcelées c’est qu’elles évitent le contact de ces hommes prétendument animaux. Le meilleur procédé c’est de pouvoir vivre tous en bonne intelligence. Il ne faut surtout pas limiter l’accès à l’espace public aux femmes et les cloisonner. Ce qui va être créé ce sont des bulles dans lesquelles les femmes sont en sécurité. Tandis que partout ailleurs il est légitime qu’elles ne le soient pas. On excuse donc la violence qui est faite hors de ces bulles et c’est absolument inacceptable. C’est partout que la situation devrait être celle de ces wagons femmes, c’est-à-dire pouvoir s’asseoir, prendre son train ou son bus sans qu’un homme vienne nous toucher ou nous draguer même lorsqu’on refuse de lui parler.

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