Hostilités sexistes et milieu musical : le cas Kadebostany

Amina Cadelli, chanteuse et parolière, était une membre centrale du groupe suisse Kadebostany. Après des tournées internationales et le succès, la belle aventure tourne au cauchemar et elle décide de quitter le groupe pour créer son projet solo, Flèche Love. Comment ce projet a-t-il changé sa vie artistique? Rencontre.

Article publié le 16.09.2016 propos recueillis par Fanny Scuderi, crédit photo: Roberto Greco

DécadréE: Combien de temps es-tu restée avec le groupe Kadebostany ?

Amina Cadelli: Je suis restée au sein du groupe environ quatre ans. C’était ma première vraie expérience musicale et j’étais super jeune.

Peux-tu nous parler des raisons de ton départ ?

Je n’étais pas respectée en tant qu’être humain et surtout en tant que femme. Mon travail n’était pas reconnu. Le climat du groupe m’était hostile. Je sais que j’ai quelque chose à offrir artistiquement. Il n’y a pas de raisons que je travaille dans l’ombre pour qu’un autre récolte les lauriers. Je suis bien mieux maintenant, avec une équipe qui évolue dans la bienveillance et le respect. Je ne tolère pas la médisance et la méchanceté. Je suis très attentive à ce genre de comportement, et c’est la même chose me concernant. Je ne rabaisse pas les gens, c’est fondamental, je peux me faire respecter sans être humiliante.

« J’étais la folle de service »

 As-tu facilement trouvé du soutien ?

En dehors du groupe oui, quand j’en parlais, surtout à ma famille et à mes amiEs. De plus, les personnes qui étaient avec moi sur la tournée partageaient mon ressenti. C’était au sein du groupe qu’on le remettait en question et que l’on ne reconnaissait pas mon travail. J’ai surtout subi la fameuse pathologisation du ressenti féminin. Mes impressions étaient considérées comme de la folie, de l’hystérie. À mon avis, ça permettait de nier la situation. J’étais la folle de service, c’était un moyen de noyer le poisson et de me décrédibiliser. Après l’article paru dans Le Temps relatant ma situation, on a essayé de m’intimider, mais je n’ai pas laissé faire.

As-tu l’impression que le milieu musical est particulièrement hostile envers les femmes artistes ?

Je pense qu’il n’est pas facile d’être une femme et ce dans beaucoup de milieux professionnels. Il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas si longtemps la femme était relayée à l’espace privé. Elle dépendait de son mari et était avant tout mère et épouse. Travailler signifie obtenir une forme d’indépendance et il y a comme un prix implicite à payer pour cette liberté. Dans mon ex-projet, j’étais la seule fille sur la tournée et il est certain que la dynamique de groupe masculine n’a pas aidé. Après, il peut y avoir dix hommes avec moi en tournée et ça peut très bien se passer, mon expérience est un peu particulière. Je n’ai vraiment pas eu de chance, la dynamique de groupe dépend du leader et est surtout due au reflet de celui-ci.

Penses-tu qu’il est plus facile de parler de ce sujet à présent ?

Je sais juste qu’en 2016 ce n’est pas si évident de parler de ce sujet. Il y a encore des gens qui pensent que je raconte n’importe quoi, que le sexisme n’existe pas. Les gens ne s’intéressent pas à cette problématique.

Connais-tu d’autres artistes à qui des choses similaires sont arrivées ?

Bien sûr, mais je ne peux pas parler en leur nom. Il est certain qu’imaginer que ma situation est unique est dangereux. Après il y a des artistes que je ne connais pas personnellement, mais qui en parlent, comme Bjork ou Alice Glass (ex de Crystal Castles) pour ne citer qu’elles.

« Je considère le féminisme comme une nécessité »

 Est-ce que cette expérience a influencé tes projets artistiques ?

C’est sûr. Je sais aujourd’hui tout ce que je ne veux pas faire, je suis consciente que travailler avec des gens c’est les valoriser. Le régime de la terreur ne donne rien de bien, j’ai aujourd’hui toutes les armes pour construire un projet sain.

Considères-tu le féminisme comme pouvant être un vecteur de création ?

Je considère le féminisme comme une fin en soi que l’on soit homme ou femme, une nécessité. Ça influence ma création parce que ça influence mon quotidien. Que je le veuille ou non, on me rappelle constamment que je suis une femme, surtout dans l’espace public. Je travaille sur des textes qui parlent de cette violence, ce corps dont je ne peux me dépêtrer, ce genre gluant. Ça m’influence, mais ce n’est pas l’entièreté de ce que j’ai offrir artistiquement.

Tu as lancé SWOOD, fruit de ton engagement pour ces questions. Peux-tu nous en parler ? D’où t’est venue cette idée ?

SWOOD (SISTERHOOD in THE WOOD) c’est la volonté de libérer la parole féminine, d’ouvrir la boîte de Pandore avec le support d’une communauté et d’un avocat. C’est un projet qui est né à la suite de mon témoignage dans Le Temps et les réactions des gens à la suite de celui-ci. Des nombreuses femmes voulaient que je me taise. Pour moi, parler c’était me libérer et montrer du doigt ceux qui ont mal agi et non pas l’idée que je serai vue seulement comme une victime.

Il y a cette culture du « victim-shaming » : la victime doit se sentir misérable, elle ferait mieux de vivre recluse et de faire comme si de rien n’était. J’ai réalisé qu’il y avait un réel problème, on force les victimes au silence.

C’est pourquoi on a lancé la plateforme SWOOD avec ma sœur Soraya Cadelli. En Suisse, il n’y a pas tellement de structures de ce genre. Bien que la Suisse possède un côté innovateur, elle est très en retard sur certains points. Des structures du genre de SWOOD, existent en France, Angleterre, aux Etats-Unis et j’en passe. Ici, aucune infrastructure de ce genre n’existe. Quand j’étais dans mon ex-projet, j’aurais adoré pouvoir échanger sur une plateforme comme SWOOD. Aujourd’hui, on ne sait pas comment SWOOD va évoluer. Cela dépend des gens, mais on a envie que ce soit quelque chose de positif qui apporte du soutien et de la bienveillance.