«Je suis pour permettre à chaque femme de vivre sa vie comme elle le souhaite.»

Hawa N’dongo a lancé une pétition contre les propos de la Ministre du Droit des femmes, Laurence Rossignol. Étudiante en Master de Sciences politiques, elle est spécialisée dans les questions de discrimination. Dans ses études comme dans la vie associative, elle s’engage contre la précarité et pour l’insertion sociale. Retour avec elle, sur son engagement et sur la controverse qui l’entoure.

 Publié le 21.06.2016 propos recueillis par CAMILLE BAJEUX

DécadréE : Qu’est-ce qui t’a poussé à lancer cette pétition contre les propos de la Ministre Laurence Rossignol ?

Hawa : Les propos que la Ministre a tenus sont vraiment très graves, même gravissimes ; surtout venant d’une représentante de l’État, qui plus est la Ministre du droit des femmes. C’est la libération de la parole raciste et islamophobe. Avec les autres signataires de la pétition, nous nous sommes réunis et nous avons décidé de faire quelque chose. On s’est dit : « ce n’est pas possible, on ne peut pas laisser faire ça ». Plus encore quand on voit que c’est passé à la télé. Ça a été regardé par des millions de gens, mais finalement il n’y a eu aucune réaction. Ça nous a vraiment poussés à réagir.

DécadréE : Parlenous un peu plus en détail de cette pétition. Qu’est-ce qu’elle demande exactement et que souhaitez-vous faire dans un deuxième temps ?

Hawa : Nous voulions que Laurence Rossignol soit sanctionnée pour ses propos islamophobes et racistes et qu’elle démissionne de ses fonctions. La pétition a atteint plus de 35 000 personnes en quelques jours et on a pu voir une forte mobilisation sur les réseaux sociaux avec avec le hashtag #TousUnisContrelaHaineduGouvernement en réponse à la campagne de lutte contre le racisme #TousUnisContrelaHaine lancée par le gouvernement quelques jours avant. Malgré la mobilisation, les propos de la ministre n’ont pas été condamnés par le Président de la République et par le Premier Ministre auxquels s’adressait la pétition.

Suite à la polémique, une mobilisation importante a été lancée par le collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et la Fondation Frantz-Fanon qui ont appelé les citoyennes qui se sont senties « offensées ou attaquées » par les propos de la ministre à déposer plainte. Lors d’une conférence de presse commune, les deux organisations ont affirmé avoir regroupé plus de 400 plaignants qui devraient déposer plainte pour « injure publique à caractère racial » (une infraction passible de 45 000 d’amende et trois ans de prison) devant la Cour de justice de la République.

DécadréE : Et vous n’avez jamais été contactés suite à cette pétition ?

Hawa : Non, il n’y a rien eu du tout. Justement, quand je regarde les réactions, certainEs journalistes lui donnent raison. Les femmes musulmanes sont montrées, comme un danger pour la République. C’est très violent. Ils le répètent encore et encore, en le justifiant et le légitimant. Pour moi, c’est très grave.

DécadréE : Il y a eu beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux suite à ces propos. Beaucoup étaient choqués de l’usage du mot « nègre », mais il y a eu un peu moins sur la comparaison entre les esclaves et les femmes voilées. Qu’en penses-tu ?

Hawa : Je ne pense pas que cela soit tout à fait juste. C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de réactions face à l’emploi du mot « nègre », mais quand même il y a eu des mobilisations sur cette comparaison. Des femmes qui portent le voile ont fait des témoignages et se sont exprimées sur les réseaux sociaux. Il y a quand même eu une grosse mobilisation, parce que c’est vraiment la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Pourtant, c’est des choses qu’on dénonce depuis très très longtemps.

DécadréE : C’est la ministre des droits des femmes, qui a tenu ces propos. Qu’est-ce que cela représente selon toi ?

Hawa : Je trouve que c’est indécent. La ministre des droits des femmes est censée défendre toutes les femmes, peu importe leur couleur de peau, leur religion, leur condition. Elle doit défendre toutes les femmes. Pourtant, elle se revendique elle-même féministe. Pour moi, le féminisme, c’est de permettre à chaque femme de faire ses propres choix sans être dérangée, sans subir de discrimination. Pourtant, à travers ce débat, on voit deux formes de féminismes qui se manifestent. Dans le discours mis en avant par la Ministre, c’est comme si il y avait une distinction entre les « bonnes » et les « mauvaises » féministes, ce qui stigmatise encore plus les femmes musulmanes. C’est comme s’il y avait une grille avec des caches à cocher et qu’on serait féministe si on pouvait toutes les remplir. Si on a des points de vue ou des conditions différentes, forcément on ne rentre pas dans les cases. Mais c’est pas du tout ça le féminisme. Je suis pour un féminisme inclusif, qui n’exclut pas des femmes qui sont déjà stigmatisées. Elles sont déjà confrontées au racisme, au sexisme et à l’islamophobie, et ça ne risque pas de s’améliorer.

DécadréE : Mais tu ne penses pas que dans certaines conditions le voile peut être un instrument d’oppression ?

Chaque femme doit avoir le droit de se vêtir de la manière qu’elle le souhaite. On devrait autant avoir le choix de porter le voile que de ne pas le porter sans être jugée ou stigmatisée par rapport à ses choix. L’argument préféré des personnes qui n’acceptent pas le voile consiste à dire que dans certains pays du monde, des femmes sont forcées de porter le voile. C’est une réalité que je ne nie pas, mais comment puis-je comparer ma situation de citoyenne française à celle d’une Iranienne? S’il est vrai que ces femmes sont forcées de porter le voile, revenons dans le contexte français. Pourquoi ne pas voir la situation inverse, la loi de 2004 (qui interdit le port de signes religieux ostensibles dans les écoles publiques), comme étant aussi un « instrument d’oppression » ?

Cette loi empêche des femmes d’accéder à l’éducation sur le motif de leur apparence. Il y a quelques semaines, une jeune fille qui porte le voile s’est fait exclure de son lycée. Là, c’est encore pire puisqu’on empêche les filles d’accéder à l’éducation, juste parce qu’elles décident de porter le voile. Comment espérer que ces femmes puissent s’émanciper si on ne leur permet pas d’avoir accès à l’éducation et à la connaissance ?

DécadréE : Est-ce que tu peux m’expliquer pourquoi ce débat te touche particulièrement ? Est-ce que tu es toi-même musulmane ou tu as des amies concernées ? 

 Hawa : Ce débat me touche particulièrement, car je suis musulmane et que je porte le voile. J’ai beaucoup d’amies qui se sentent concernées, qu’elles soient musulmanes ou non, car on s’attaque directement aux droits des femmes. Ces propos manifestent une banalisation du racisme et de l’islamophobie, je me suis sentie insultée et stigmatisée. C’est d’ailleurs assez contradictoire pour une ministre des droits des femmes, qui se revendique féministe, de se permettre de dicter la norme à suivre, de donner des leçons de conduite, sur la façon dont on devrait se vêtir ou encore vivre sa vie. Stigmatiser certaines femmes, ce n’est pas servir l’émancipation des femmes.

DécadréE : Parlons maintenant de toi. Tu te considères comme féministe ?

 Hawa : Oui. Je me considère comme féministe. Je suis pour l’égalité entre les hommes et les femmes, mais surtout je suis pour permettre à chaque femme de vivre sa vie comme elle le souhaite, sans les en empêcher et sans les juger. Dans ce débat, on juge beaucoup les femmes. C’est comme si ces femmes ne savaient pas comment faire par elles-mêmes et qu’il fallait forcément une tierce personne pour le leur dire. C’est insupportable à la longue, de renvoyer les femmes musulmanes à des pseudo-salafistes. Aujourd’hui en France, ce n’est pas acceptable qu’on donne l’image que les femmes musulmanes sont incapables de prendre une décision et de porter le voile volontairement. Je pense qu’il y a vraiment quelque chose à faire pour changer la situation en France et réagir.

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