La non-mixité : entre émancipation et catégorisation

Outil politique controversé, la non-mixité choisie s’oppose à la mixité devenue la norme dans notre société. Mais à quoi sert-elle au juste ? Et pourquoi fait-elle polémique, même au sein des milieux militants ?

Publié le 10.07.2017 par Emma Perneger

 

La non-mixité choisie est historiquement issue de luttes d’émancipation, notamment le mouvement états-unien de lutte pour les droits civiques, où elle était utilisée comme un outil contre le racisme par les personnes racisées.[1] Christine Delphy, sociologue féministe, explique que ces groupes non-mixtes se sont créés afin que « leur expérience de discrimination et d’humiliation puisse se dire, sans crainte de faire de la peine aux bons Blancs »[2]. Basée sur cette idée de libération de la parole et d’émancipation, la non-mixité peut s’opérer de diverses manières : entre personnes non-blanches, non-hétérosexuelles, non-cis[3], de classe sociale défavorisée, et même en combinant des groupes. Ces différentes configurations ont en commun une volonté d’auto-émancipation, c’est-à-dire par et pour les personnes opprimées. Dans cette optique, le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) affirme en 1970 : « Nous avons pris conscience qu’à l’exemple de tous les groupes opprimés, c’était à nous de prendre en charge notre propre libération »[4] . La non-mixité peut donc être envisagée comme un outil de réponse à la crise de la représentativité, ou plus simplement à la question : qui peut parler au nom de qui ?

 

Dans notre société où la mixité semble être devenue une norme occidentale (notamment à l’école)[5], l’idée de se réunir entre personnes faisant partie d’un groupe oppressé (en l’absence des personnes faisant partie du groupe oppresseur) peut interpeller. Mais l’apparente mixité sociale ne l’est qu’en surface. En effet, Christine Delphy explique que « la non-mixité est d’abord une imposition du système patriarcal, qui exclut les femmes par principe, en les considérant comme ne faisant pas partie de la société politique – de jure en France jusqu’en 1945, ou aujourd’hui de facto ». CertainEs diront que la non-mixité choisie est discriminatoire et qu’elle repose sur l’exclusion : suite aux réunions féministes en non-mixité de Nuit Debout, le Figaro publie un article intitulé “Nuit debout : quand les hommes «blancs» et «cisgenres» se font exclure”[6]. A ces critiques, les défenseursEUSES de la non-mixité choisie répondent qu’il s’agit au contraire d’une volonté d’inclusion : « On nous parle souvent de la non-mixité comme une politique de l’exclusion alors que ce qu’on cherche c’est justement à inclure les minorités et leur laisser la parole », affirme l’AFU (Association Féministe de l’Université de Lausanne)[7]. Il s’agit donc de s’extraire, et non d’exclure. Une participante du mouvement Nuit Debout en France explique que la non-mixité doit être considérée « non pas comme une fin en soi, mais une étape »[8]. A l’inverse de la non-mixité subie, l’idée de la non-mixité choisie ou politique repose sur la notion de choix : elle émane d’une volonté de groupe oppressé de se réunir de cette manière. Ainsi, l’AFU déclare que « l’usage de la non-mixité est un acte politique en lui-même, lorsqu’il prend place dans un univers où la norme est la mixité non-choisie qui implique tout un tas d’oppressions au quotidien ». Il est donc nécessaire de différencier la non-mixité temporaire et choisie par les personnes vulnérables dans les relations de pouvoir, et la ségrégation subie, systémique et durablement ancrée dans la société.

 

Toutefois, les utilisateursRICES de la non-mixité ne cherchent ni à l’appliquer à toutes les situations, ni à interdire la mixité dans les milieux politiques. Certaines activités ont tout leur avantage à avoir lieu en mixité : « typiquement, lorsqu’il s’agit de faire de la sensibilisation, quand nous souhaitons avoir une portée pédagogique, nous organisons volontiers des événements pour un public mixte », explique l’AFU. La complexité réside donc dans le choix des situations à mener en mixité ou non-mixité, et d’expliciter ce choix auprès des participantEs. Après une projection en non-mixité d’un film à propos de personnes trans* et intersexes, Alix raconte : « Je ne me sentais pas complètement convaincue parce que je me disais que les garçons qui auraient voulu participer à cet événement non-mixte (sans hommes cis) étaient justement de ceux qu’il ne fallait pas exclure puisqu’ils étaient intéressés et auraient voulu s’informer sur la thématique ». Il semble donc important d’expliquer les raisons et les objectifs des espaces non-mixtes, qu’il s’agisse de prendre conscience d’un système d’oppression, de partager des vécus en l’absence des personnes dominantes ou de visibiliser des identités en dehors de la norme.

 

Qui plus est, les espaces non-mixtes ne sont pas immunisés contre les discriminations et les oppressions internes. Dans son texte Sororité : la solidarité politique entre les femmes, bell hooks[9] critique la notion d’une catégorie « femme » homogénéisante, subissant une même oppression. En effet, l’idée d’une oppression commune ne rend pas compte des autres formes de domination et peut donc invisibiliser les rapports de pouvoirs imbriqués. Au contraire, bell hooks insiste sur la complexité et la pluralité des discriminations. Elle critique le fait de considérer les hommes comme les ennemis uniques des femmes, sans prendre en compte « l’ennemi intérieur », c’est-à-dire l’idée que les personnes oppressées peuvent aussi être oppresseurEs[10]. Ainsi, la pertinence de la non-mixité peut être questionnée dans une perspective intersectionnelle, qui prend en compte l’imbrication des systèmes de domination. Enfin, il est important de souligner la performativité des groupes non-mixtes, qui identifient les dominantEs et les dominéEs et marquent cette séparation. Cette classification peut contribuer à renforcer la division et enfermer les personnes considérées comme dominéEs dans une catégorie de victime.

 

En définitive, la non-mixité est un outil politique qui reste polémique : elle est tantôt un dispositif d’émancipation des minorités, tantôt elle peut devenir emprisonnante pour ces dernières. Toutefois, elle garde l’avantage de faire parler des relations de domination et de remettre en question les privilèges.

 

 

 

Emission de Radiorageuse, Pour aller plus loin avec les non-mixités (http://radiorageuses.net/spip.php?article332)

 

[1] https://www.franceculture.fr/societe/trois-exemples-historiques-de-non-mixite-choisie

[2] Delphy Christine, La non-mixité : une nécessité politique (http://lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite)

[3] cis : identité de genre où le genre ressenti d’une personne correspond au genre qui lui a été assigné à la naissance

[4] https://www.franceculture.fr/societe/trois-exemples-historiques-de-non-mixite-choisie

[5] http://www.cahiers-pedagogiques.com/Une-histoire-de-la-mixite

[6]http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/04/15/01016-20160415ARTFIG00379-nuit-debout-quand-les-hommes-blancs-et-cisgenres-se-font-exclure.php?redirect_premium

[7] AFU, La non-mixité comme un marteau ! (https://www.facebook.com/notes/afu-association-f%C3%A9ministe-unil/la-non-mixit%C3%A9-comme-un-marteau/654226171414193/)

[8] Le Monde, A la Nuit debout, les réunions non mixtes des féministes font débat (http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/04/21/a-la-nuit-debout-les-reunions-non-mixtes-des-feministes-font-debat_4905848_3224.html)

[9] bell hooks : nom de plume de la militante féministe états-unienne Gloria Jean Watkins, qui s’intéresse à l’intersectionnalité des luttes (notamment le lien entre genre et racialisation)

[10] bell hooks, Sororité : la solidarité politique entre les femmes (https://infokiosques.net/IMG/pdf/sororite-24p-A5-cahier.pdf)