L’afro, à contre-courant des diktats de beauté ?

Porter ses cheveux au naturel dans un environnement marqué par des normes sociales opposées, défi pour les femmes métisses et noires d’aujourd’hui ?

Publié le 7.03.2017 par Iris Bouillet

Le mot nappy, à l’origine traduction de « crépu », devient la contraction des mots « natural » and « happy ». Le fait d’être « nappy » souligne ainsi la possibilité à la fois de porter ses cheveux naturels et…d’être heureuxSE ! Ces deux termes sont en effet souvent opposés au travers de l’impératif social de beauté plus ou moins mondial, à savoir «  lisse et long », chevelure promue par les publicités et les soins d’entretien.

De plus en plus visible, le phénomène nommé « nappy » prend de l’ampleur, et l’on voit toujours plus de femmes noires, métisses, porter leurs cheveux au naturel. Acte perçu et parfois assumé comme politique, revendicateur l’afro ne semble pourtant pas pouvoir être simplement une coiffure esthétique. Dans ce contexte où l’on recommande au crépu d’être lissé, transformé, qu’est-ce qui motive alors ces femmes à sauter le pas et à entrer dans un monde marginalisé et marginalisant ? Les nappy répondent.

Pour Charlotte Rémié et Diana Moyo, le choix est venu d’un refus de produits chimiques, qui abîment toujours plus les cheveux. De même, Nora Naji saute le pas lorsque, suite à un traitement à la kératine, elle commence à perdre des cheveux en masse. « J’ai vu ça comme un signe de la nature, mes cheveux n’étaient pas faits pour être lisses. » Noémi Michel, docteure et actuellement maître-assistante en théorie politique à l’Université de Genève, confirme l’inscription de ce mouvement nappy dans un mouvement écologique général de « self care ». Charlotte parle d’une « découverte de soi-même » lorsqu’elle a vu pour la première fois depuis ses sept ans ses cheveux au naturel. Ce mouvement s’inscrit également dans une volonté d’utiliser des produits plus naturels et moins invasifs. Ainsi, la marque Shea Moisture – qui revendique des ingrédients 100% naturels – est aujourd’hui populaire dans les boutiques africaines où vont s’approvisionner généralement ceuxCELLES qui se défrisent. De même, bon nombre de nappy se rendent sur le fameux site Aroma-Zone qui propose une large variété d’huiles végétales et essentielles, actifs en tous genres. Elles peuvent composer euxELLES-mêmes leurs produits naturels, ou encore les acheter tout prêts en misant sur une formulation organique. La donnée économique transparaît également dans leur choix. A cette décision de bien-être personnel, s’ajoute en effet le coût de tous ces produits défrisants. Noemi Michel parle quant à elle de « la portée de résistance économique » qu’inclut le mouvement nappy, que l’on peut d’après elle « résumer par le slogan F.U.B.U for us by us, l’idée que l’argent dépensé par la communauté noire doit, en partie, revenir à la communauté. »

Des modèles pour s’inspirer

Mais si ilsELLES osent le naturel, c’est aussi parce que les exemples sont de plus en plus fréquents. Cette mode du naturel envahit en effet le net et les réseaux sociaux. C’est donc sur la toile que l’on retrouve de nombreuses bloggeuses inspirant les futurEs nappy, dont l’une des « prêtresses » mentionnée par Noémi Michel, Hey Fran Hey. Marie Mbaye, qui a décidé d’arrêter les défrisages il y a quatre ans, parle également de cette inspiration : « Ce qui m’avait vraiment motivé à arrêter le défrisage, c’est que j’en avais un peu marre d’avoir tout le temps des tresses, y compris l’été ou il fait super chaud! A cette époque j’étais tombée sur plein de youtubeuses qui montraient des coiffures et des soins pour cheveux crépus! En plus il y avait Angie[1] des « Geneva Black Hair Meetup » ». De même, Nora pense que c’était aussi plus facile de porter ses cheveux au naturel dans l’environnement de Genève, où elle a rencontré des autres femmes métisses « arborant un afro magnifique! » Les évènements culturels et de regroupement sont eux aussi plus nombreux. Because We’re Nappy a proposé des afterwork à Genève, et Beauty Event suit la tendance en proposant en plus aux femmes noires des ateliers de maquillage[2].

Malgré tout, la situation demeure délicate pour le « nappy » et la norme reste cheveux lisses et longs. Défrisées par leurs parents dès leur plus jeune âge, Charlotte et Diana ont décidé par elle-même de faire la transition. Cette réappropriation de soi n’est pourtant pas toujours évidente dans un cadre où les icônes nappy demeurent rares : en effet, que ce soit dans les films ou les séries, les femmes métisses et noires portent presque constamment soit un tissage, soit une perruque, soit les cheveux défrisés. Marie Mbaye raconte : « mais voilà, j’étais une grande fan de Queen B, et dans tous les posters qui recouvraient ma chambre, elle était blonde et avait les cheveux lisses ». Sur les tapis rouges, les nappy affichées se font tout de suite remarquées (par exemple Solange Knowles, Lupita Nyong’o, Inna Modja) et bien trop souvent critiquées. La comparaison scandaleuse de Public – journal français – des cheveux de Solange Knowles à des « dessous de bras », le rappelle par exemple. Ou encore le commentaire de Virginie Sasson – spécialiste de la diversité dans les médias – repris dans Madame Figaro : « En 2011, une publicité de Nivea montrait un homme noir d’allure sportive, le cheveu très court, tenant dans sa main une tête d’homme portant l’afro et la barbe, avec le slogan « Recivilisez-vous »[3] ».

Et comme l’exprime Nora, pas besoin d’être du monde des paillettes pour être l’objet de critiques et attentions : « Avant, je n’ai jamais porté mes cheveux naturels, parce que l’attention n’était pas agréable pour moi. Il n’y avait personne avec mes cheveux dans mon village [Toggenburg, St-Gallen] ou dans mon école. Et quand je les ai portés naturels, j’ai reçu des commentaires du type « est-ce que t’as mis tes doigts dans la prise? », ou tout le monde a voulu toucher mes cheveux. »

Une attitude postcoloniale

Porter l’afro, on le voit, constitue quoiqu’il en soit une curiosité. Marie Mbaye explique que « les remarques sont quotidiennes, mais je pense que c’est avant tout par curiosité vu que la majorité des afrodescendentes portent des tissages ou des tresses ». Pour Nora, se défriser les cheveux constituait donc un moyen de « de s’adapter dans une société où « la noireté » est toujours très exotique. Avec des cheveux lisses, je pouvais échapper à une catégorisation directe ». Est-ce finalement l’afro en lui-même qui est à contre-courant des diktats de beauté occidentaux, ou « la femme noire » constitue-t-elle encore en elle-même une curiosité ? Pour Noémi Michel, qui se base sur des analyses des féministes noires, il existe une « double injonction que doivent gérer les femmes noires et afro-descendantes, qui, quoiqu’elles fassent, se retrouvent souvent interpellées par des remarques quant à leur apparence, que ce soit leurs cheveux, leur style, la pigmentation de leur peau, leur souhait d’être très féminine ou au contraire très androgyne».

Dans notre société, il semble exister une demande d’individus toujours plus « parfaits », à savoir conforme à certains standards promus par l’industrie, par exemple, de la mode. Dans ce contexte, le moindre écart est immédiatement remarqué. À titre personnel Noémi Michel, déclare que « l’un des gestes les plus radicalement émancipateurs est de se permettre de faire ce que l’on veut avec son corps et ses cheveux lorsque l’on est afro-descendante. C’est pourtant risqué, car il y a encore aujourd’hui des lieux de travail et d’éducation où les cheveux afro, ou nattés sont interdits (plusieurs cas en Angleterre notamment). En décidant de porter nos cheveux comme on veut, sans nous plier aux normes, on sait qu’on va continuellement être renvoyéE à notre « double conscience », à savoir ce que DuBois, sociologue, militant panafricain et écrivain américain, appelle le fait d’avoir complètement et toujours conscience que quoique l’on fasse, il y a un regard raciste/sexiste qui se posera sur nous et qui jugera ce que l’on est en fonction de nos marqueurs raciaux/genrés ; l’on sait aussi qu’on risque de se faire toucher les tresses, l’afro, le lissage, que quoique l’on fasse, on ne peut échapper à des formes de fascination malsaine construites historiquement[4] autour de nos corps. »

 

[1] Angie Brice H. se définit comme « mompreneur » et dirige sa propre entreprise de produits de soins capillaires naturels et anime des workshops

[2] Aimer sa chevelure est aussi un acte militant, dimanche 25 janvier 2015. URL : http://nappyparty.blogspot.ch/2015_01_01_archive.html (consulté le 1er mars 2017)

[3] O’BRIEN, Stéphanie. Cheveu afro : le naturel reprend ses droits, 17 mai 2015. URL : http://madame.lefigaro.fr/societe/cheveu-afro-le-naturel-reprend-ses-droits%20-150515-96575 (consulté le 1er mars 2017)

[4] Notamment avec la colonisation et l’étude médicale des corps africains, les zoos humains où ils y étaient exposés, comme le rappelle le film «  Vénus Noire » de Abdellatif Kechiche

[1] Angie Brice H. se définit comme « mompreneur » et dirige sa propre entreprise de produits de soins capillaires naturels et anime des workshops

[2] Aimer sa chevelure est aussi un acte militant, dimanche 25 janvier 2015. URL : http://nappyparty.blogspot.ch/2015_01_01_archive.html (consulté le 1er mars 2017)

[3] O’BRIEN, Stéphanie. Cheveu afro : le naturel reprend ses droits, 17 mai 2015. URL : http://madame.lefigaro.fr/societe/cheveu-afro-le-naturel-reprend-ses-droits%20-150515-96575 (consulté le 1er mars 2017)

[4] Notamment avec la colonisation et l’étude médicale des corps africains, les zoos humains où ils y étaient exposés, comme le rappelle le film «  Vénus Noire » de Abdellatif Kechiche

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