Laïcité : le débat fait rage à Genève

Port ou interdiction du voile, rôle de l’État dans les relations avec les communautés religieuses, dans la promotion de la tolérance et l’enseignement des religions, la question de laïcité a une place importante dans les débats contemporains. Genève ne fait pas exception. Entretien avec Sarah Scholl, historienne et théologienne à l’Unige, spécialiste dans les questions de laïcité.

 Publié le 3 juin propos recueillis par VALERIE VUILLE

DécadréE : On entend beaucoup de choses actuellement dans les médias. Pouvez-vous nous remettre en contexte ces débats?

Sarah Scholl : Actuellement, le parlement se prépare à débattre du projet de loi sur la laïcité proposé par le Conseil d’État. Pour comprendre d’où vient ce projet, il faut retourner à la mise en place de la nouvelle constitution à Genève en 2012. Il y a eu une volonté politique de rouvrir la question sur la laïcité et de ne pas maintenir le statu quo préexistant. Auparavant, la laïcité de l’État se basait sur la séparation des pouvoirs datant de 1907. Il s’agissait alors uniquement de supprimer le budget des cultes et de donner les bâtiments ecclésiastiques aux Eglises. Il n’y avait pas de définition spécifique de la laïcité.

DécadréE : Selon vous, d’où vient ce besoin de rouvrir le débat maintenant ?

Sarah Scholl : De plusieurs choses. Évidemment, le contexte actuel de crispation autour de l’islam dans la francophonie et les multiples attentats y a participé. Mais je pense que ces crispations sont le symptôme d’une situation plus complexe. On rentre, selon moi, dans une période de sécularisation jusqu’alors jamais connue. Les chrétiens les plus convaincus sont en quelque sorte en train de paniquer. Ils voient la société occidentale, telle qu’on la connaissait vaciller, changer. Leurs Eglises ont perdu la place qu’elles occupaient encore il y a quelques décennies. On assiste effectivement à une nouvelle diversification de la société. La présence musulmane en fait partie mais c’est à mon avis à tort qu’on en fait le cœur de la question Le projet de loi traduit parfaitement ces problématiques.

DécadréE : Venons plus en détail sur celui-ci. Comment y est définie la laïcité ?

Sarah Scholl : On peut distinguer schématiquement deux sortes de laïcité. La première est une laïcité neutre. L’État se retire complètement des affaires religieuses. Il n’intervient que lorsque la loi générale n’est pas respectée. Dans cette laïcité-là, les citoyenNEs n’ont pas à être neutres. ChacunE peut porter les habits et les signes religieux qu’ilELLE veut par exemple. Les femmes peuvent donc se voiler sans problème. Seule la position des représentantEs de l’État est questionnée. Doivent-ilsELLES, euxELLES aussi, être neutres comme l’État ou peuvent-ilsELLES en tant que citoyenNEs agir selon leur conviction ? C’est la situation actuelle à Genève, où on assiste depuis quelques temps à un important débat sur le port du voile par les fonctionnaires et les élues. La deuxième manière d’appliquer la laïcité est tout autre. Dans ce cas-ci, l’État cherche à contrôler les communautés religieuses et à faire de la religion une affaire strictement privée. L’Etat français est aujourd’hui plus proche de ce modèle. Le projet de loi proposé par le Conseil d’État genevois prend un peu de ces deux définitions de la laïcité. Il garantit la liberté de religion complète pour les citoyenNEs, mais introduit également des petites clauses « contrôlantes ». On a une clause qui propose en cas de dangers graves de limiter le port de signe religieux ostentatoire dans les établissements publics ou une autre concernant les manifestations cultuelles dans l’espace public. Il prévoit également la neutralité stricte du personnel de l’État. Il y a en outre une volonté forte de l’État d’entretenir des relations avec les communautés religieuses, mais sous certaines conditions. Il faut qu’elles promeuvent un dialogue interreligieux et une certaine tolérance. C’est une manière de promouvoir des communautés tolérantes et ouvertes aux droits de l’homme. A priori, c’est positif. Cependant, il faut bien comprendre que ce n’est pas parce que l’État n’entretient pas de rapport avec certaines communautés, qu’elles vont disparaître, au contraire. Dès le 19e siècle, les communautés religieuses les plus intransigeantes se sont libérées des liens avec l’Etat et ont continué à évoluer.

DécadréE : Et du coup, selon vous, qu’elles peuvent être les conséquences de ce projet ?

Sarah Scholl : Tout d’abord, il faut rappeler que les débats au parlement ne sont pas faits. Tout est possible. Concernant les manifestations religieuses de tout type, le statu quo actuel offre sans doute plus de liberté que ce que nous aurons si la loi est acceptée. Mais avant tout, ce que je crains c’est le contenu des débats au Grand Conseil. On ne sait pas où cela peut nous mener. Il suffit de penser que le pays d’à côté a complètement interdit le port du voile à l’école, ce qui pour moi va trop loin.

DécadréE : Oui. On remarque le remue-ménage que fait en ce moment même la question du port du voile pour les élues et les fonctionnaires.

Sarah Scholl : Pour moi, c’est significatif. En parlant de laïcité, on pourrait parler d’énormément d’autres choses et tout particulièrement de formation. Des personnes font par exemple un travail formidable pour repenser l’enseignement religieux dans les écoles en Suisse romande. Il y a beaucoup à faire encore, y compris à travers les formations universitaires, pour promouvoir une approche intelligente des questions religieuses. On pourrait réfléchir aussi plus largement à la question des identités, à la manière de gérer la diversité des appartenances dans une même communauté nationale, à la construction du multiculturalisme – qui est un fait indépassable à Genève – au quotidien. Le fait que l’on parle pratiquement uniquement du voile n’est pas un bon signal. Et d’ailleurs pourquoi n’est-il question ici que de vêtements féminins ?

DécadréE : À travers tous ces débats, il est difficile de comprendre la situation actuelle à Genève. Pourriez-vous la clarifier ?

Sarah Scholl : Ce qui est sûr, c’est que rien n’interdit de porter le voile dans la rue. Les élèves peuvent également aller à l’école voilées. Par contre, ce n’est pas le cas des enseignantes. Une jurisprudence a fixé leur cas en 1997. Le Conseil d’Etat avait exigé d’une enseignante du primaire qu’elle retire son voile pour donner ses cours. Après le recours de celle-ci, le tribunal fédéral donna raison au canton et elle fut démise de ses fonctions. Pour le reste du personnel de l’État, la question ne s’était apparemment pas posée jusqu’à maintenant. Tout a commencé lorsqu’on a découvert qu’une employée de musée portait le voile en février. Sandrine Salerno a ensuite rouvert la brèche au début du mois en déclarant qu’elle ne voyait pas d’inconvénients à cela. On a eu aussi le cas de Maria Pérez qui s’est voilée durant un Conseil Municipal en mars. Cette histoire a fait un tollé et la séance a dû être interrompue. On a alors remarqué que des élues portaient le voile, à Meyrin par exemple. Ce qui ne faisait pas débat pose aujourd’hui problème. Les partis eux-mêmes sont divisés sur la question, les féministes aussi. Pour moi, le débat est surréaliste. Tous les enjeux de la laïcité semblent se concentrer sur cette question alors qu’ils sont beaucoup plus larges.