L’armée et l’égalité des sexes: un amour impossible

Le service militaire est en Suisse obligatoire pour les hommes et non pour les femmes. Cette différence de traitement soulève souvent le débat. L’égalité des sexes est brandie afin de justifier l’extension de l’obligation de servir aux femmes. Un service militaire obligatoire pour toutes et tous au nom de l’égalité des sexes? Décadrée revient sur les caractéristiques de cet argument.

Publié le 17.10.2017 par Fanny Scuderi

Fondée sur un système de milice, l’armée suisse est constituée de citoyens suisses. Le service militaire est obligatoire pour les hommes dès qu’ils ont atteint leur majorité civique, soit à l’âge de 18 ans. Les femmes, elles, peuvent la faire sur une base volontaire. En 2016, 1117 femmes étaient incorporées dans l’armée, soit 0,7% de l’effectif total selon le recensement de l’armée de 2016. Cette obligation civile dépendante du sexe du/de la citoyenNE est de plus en plus remise en question par les politicienNEs et les cadres de l’armée. En février 2017, par exemple, le commandant des forces terrestres suisses a donné un entretien à un journal suisse-alémanique, le Neue Zürcher Zeitung. Repris dans un article de la Tribune de Genève, il y explique que l’armée doit recruter plus de femmes afin de remédier au manque de soldatEs. Il déclare que « les femmes agissent et pensent différemment des hommes, ce qui serait bon pour l’armée ». Un argument empreint d’un sexisme décomplexé mais qui prouve qu’une volonté d’introduire l’obligation de servir aux femmes existe.

La virilité du soldat remise en cause

Comme la déclaration du commandant suisse le montre, l’armée se base sur la différenciation des sexes, c’est-à-dire que certaines qualités dépendraient du sexe de l’individu. Généralement, la force, la virilité et le courage sont attribués aux hommes; la douceur, l’empathie et le sens de l’organisation, aux femmes. Cette distribution des qualités est le résultat des stéréotypes sexistes en vigueur dans la société. Cette séparation entre les valeurs dites “masculines”, et les valeurs soi-disant “féminines” est à la base des obstacles à l’intégration des femmes dans l’armée selon Emmanuelle Prévot, chercheuse à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Sur le sujet, elle a publié Féminisation de l’armée de terre et virilité du métier des armes[1]. Bien que ses enquêtes aient porté sur le contexte français, les conclusions qu’elle dégage aident à comprendre le débat en Suisse. Elle explique que l’introduction des femmes au sein de l’armée bouleverse les représentations que la société a du “militaire”. Si des femmes rejoignent les rangs, alors le statut du militaire est bouleversé car selon les valeurs véhiculées par l’armée au sein de la population, un soldat doit nécessairement être viril. Barbara Ehrenreich le mentionnait déjà en 1999: “la guerre est, en fait, l’activité la plus rigoureusement ‘sexuée’ que connaisse l’humanité en raison de l’interdépendance entre la guerre, la virilité et l’homme”[2].

Etre femme et soldate: impossible pour l’armée

Cette image du militaire rend l’intégration des femmes militaires difficile selon la chercheuse. Les compétences des femmes sont examinées selon le barème des compétences masculines et les critères physiques sont utilisés pour les discriminer au sein de la hiérarchie de l’armée, en les éloignant de certaines fonctions. La force, élément centrale d’un “vrai militaire” est censé manquer aux femmes, explique-t-elle dans son article. Lorsque des femmes démontrent qu’elles aussi sont fortes, elles sont considérées comme des exceptions. Elles doivent alors choisir entre être une “vraie militaire” ou “une vraie femme” car selon les représentations sexistes en vigueur au sein de l’armée et de la société, impossible d’être les deux à la fois. Les fonctions au sein de l’armée sont aussi attribuées selon le sexe. En Suisse, les femmes militaires font majoritairement parties des « troupes d’aide au commandement, des troupes de la logistique et des troupes sanitaires, ainsi que dans le domaine d’instruction et support » selon le recensement de l’armée. Ce cantonnement à des emplois de soutien s’explique selon Emmanuelle Prévot par la volonté de sexuer les activités, c’est-à-dire de définir les fonctions selon le sexe du soldat. De cette manière, les unités combattantes ne perdent pas leur identité virile. Cette division sexuée du travail n’est pas réservée à l’armée. Les métiers sociaux et de la petite enfance sont, par exemple, majoritairement féminisés[3].

Les femmes militaires qui remplissent les critères masculins pour être considérées comme « vraie militaire » ne sont alors « pas vraiment des femmes ». Pour devenir vraie militaire, une soldate doit prouver ses compétences « masculines ». L’armée se base sur ces représentations erronées et discriminantes pour qualifier les soldatEs. L’argument de l’égalité des sexes n’a pas de valeur dans ce débat, car les femmes ne sont pas traitées de manière égale aux hommes au sein de l’armée. Finalement, il est possible de souligner l’opportunisme des défenseurEUSEs de l’égalité dans l’obligation de servir en posant les questions suivantes: pourquoi ne pas abolir l’obligation du service militaire afin de n’obliger personne à servir? Ou quitte à parler d’égalité, pourquoi ne pas commencer par les salaires? Un argument qui peut, donc, être utilisé à de nombreuses fins et dont la légitimité est faible dans le cadre du débat sur l’armée.

 

 

[1] Pour retrouver la publication: PREVOT, Emmanuelle. Féminisation de l’armée de terre et virilité du métier des armes. 2010, L’Hamattan: Cahier du Genre, n°48.

[2] EHRENREICH, Barbara. Le sacre de la guerre: essai sur les passions du sang. 1999, Calmann-Lévy, p. 142.

[3] BESSIN, Marc. La division sexuée du travail social. 2009, Informations Sociales, n°152.

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