Le cinéma comme outil pour repenser les normes genrées

Le Festival Cinéma Jeune Public, Lausanne-Pully, propose, jusqu’au dimanche 27 novembre, une programmation autour de la représentation des femmes et des filles au cinéma. Rencontre avec les directrices du festival, Cécilia Bovet, Gisèle Comte et Delphine Jeanneret.

Publié par le 24.11.2016 par LINN LARSDOTTER

DécadréE : Le Festival Cinéma Jeune Public est à sa deuxième année. Comment ce festival est-il né est quelles sont ses particularités par rapport à d’autres festivals de cinéma ?

Festival Cinéma Jeune Public : Le Festival est né du constat qu’il y avait peu de films indépendants programmés spécialement pour les enfants et les jeunes à Lausanne et on a voulu combler ce manque. On voulait proposer un espace de dialogue autour du cinéma pour les enfants, les jeunes et les familles avec des projections et des invitéEs qui viennent exprès pour elles et eux mais aussi des ateliers qui permettent d’approcher les films sous l’angle de la réalisation, de l’écriture, de la critique, de la technique ou de la simple discussion informelle en bricolant pour les plus petitEs.

Notre Festival propose des films (longs et courts) indépendants qui peuvent être vus par les enfants et les jeunes si on les contextualise. Nous projetons les films dans les salles de cinéma indépendantes de Lausanne (Cinéma Bellevaux, Oblò et Zinéma) et Pully (Cinéma CityClub) pour faire découvrir aux familles, aux enfants et aux jeunes des autres salles que les salles commerciales usuelles.

DécadréE : Le festival s’organise autour de thématiques. L’édition de cette année, intitulé « Un truc dans le genre », propose un programme visant à « déconstruire les stéréotypes de la représentation des femmes et des filles au cinéma ». Comment s’est fait le choix d’un axe sur les normes genrées ?

Dès la première édition, nous voulions travailler là-dessus mais avons décidé de lancer le festival avec une thématique plus large et d’y revenir pour la deuxième édition. Les stéréotypes de genre au cinéma mais aussi dans la publicité, les séries, etc., sont très présents et conditionnent notre perception des femmes, des hommes cis ou transgenres dès notre plus jeune âge. Nous sommes trois femmes à l’origine du Festival. Nous avions toutes un bagage théorique différent face aux questions de genre (histoire de l’art, histoire du cinéma, littérature anglo-saxonne, histoire culturelle, médiation culturelle) et avions envie d’approfondir cette problématique à travers le cinéma et les images en mouvements dans le cadre du Festival. De plus, nous trouvions indispensable de soulever ces questions pour les enfants et le jeune public.

DécadréE : En quoi cette thématique est-elle particulièrement intéressante dans le cadre d’un festival de films qui s’adresse à un public jeune ?

À travers nos différentes expériences professionnelles, notamment en médiation culturelle auprès du jeune public, nous avons été frappées de voir à quel point ces stéréotypes de genre sont présents chez les enfants et les jeunes. Nous avons donc pensé que le Festival pourrait être un espace d’échanges et de discussions, afin de briser certains clichés présents chez les jeunes.

 Cette thématique est aussi une manière d’aborder le cinéma avec les plus jeunes, car c’est avant tout la mission du Festival (nous ne sommes pas un bureau pour l’égalité des chances). Nous pourrions aborder le cinéma par le biais du jeu d’acteur, du montage, du récit, etc. Cette année c’est par la représentation des personnages féminins que nous passons. Le but étant d’éveiller (pour les plus jeunes) et d’affûter (pour les plus grandEs) le regard des spectatrices et spectateurs, et de former leur esprit critique.

Si, après être passéEs par notre Festival, nos spectateurs et spectatrices se posent la question ‘comment sont représentées les filles/les femmes dans le film/la publicité/le clip que je viens de voir’… c’est pour nous un succès !

DécadréE : Votre festival affiche une volonté de « promouvoir une alternative à l’offre cinématographique du circuit de la grande distribution ». Quelles réflexions ce cinéma « alternatif » propose-t-il sur les jeunes et les normes de genre et de sexualités ?

Nous avons décidé de programmer des films avec des personnages féminins complexes, forts et libres. L’idée était, à travers ces personnages, de surprendre le jeune public, de créer des pistes pour questionner les clichés, pour discuter des représentations des femmes et des filles qu’on a l’habitude de voir au cinéma et à la télévision.

DécadréE : Le festival se veut « un espace d’échange d’expériences autour des films ». Par quels moyens cette médiation culturelle se déploie-t-elle ? Est-ce que le genre et l’égalité entre femmes et hommes sont des sujets plus difficiles à aborder que d’autres ?

Nous proposons des activités de médiation adaptées aux âges des spectatrices et spectateurs. Chaque projection est introduite par une présentation qui explique la thématique annuelle. A l’issue des représentations, des ‘pistes de découvertes’ sont distribuées au public. Elles proposent des activités et des discussions à développer en famille ou entre amiEs à la fin de la projection, en lien avec le thème et en lien avec l’analyse cinématographique.

La thématique ne nous a pas semblé plus difficile à aborder qu’une autre, même si elle suscite peut-être plus de réactions.

 DécadréE : Vous travaillez en collaboration avec des écoles. Comment est-ce que cette thématique genrée a-t-elle été reçue par le milieu scolaire ?

Très bien, nous avons eu des bons retours des enseignantEs qui trouvent la thématique très pertinente.

(Un reportage de LaTele montre une partie du travail que nous menons avec les classes et la réception que les jeunes ont de cette thématique. http://www.latele.ch/play?i=l-actu-la-question-du-genre-au-cinema-23-11-2016-1800)

DécadréE : Vous avez un « Comité de sélection des jeunes » et un « Jury des enfants ». Est-ce qu’il y a des différences quant aux préférences et aux choix en matière de cinéma, entre un public jeune et un public plus âgé ?

Les petitEs ont peut-être plus tendance à préférer les films qui ressemblent à ceux qu’ils connaissent et apprécient aussi beaucoup les films qui mettent en scène des personnages auxquels ils peuvent s’identifier. Le jury des enfants délibérera samedi, on se réjouit de connaître le film qu’ils choisiront comme lauréat de la compétition internationale.

Les cinq jeunes cinéphiles du comité de sélection âgés entre 17 et 21 ans ont choisi, sur les trois films que nous leur avons proposés, le film le plus original et le plus engagé : Born in Flames (1983) de Lizzie Borden. C’était important pour eux de programmer un film qui présente de manière audacieuse la question du genre. Ils viendront présenter le film et leurs motivations au public vendredi et samedi soir à l’Oblò.

DécadréE : L’équipe de direction du festival est entièrement féminine. Si l’on sait que la représentation des femmes au cinéma est encore douloureusement sexiste, qu’en est-il dans le milieu professionnel du cinéma ? Les femmes sont-elles présentes aux postes de décision et de pouvoir ?

Nous avons décidé de monter ce Festival pour travailler entre femmes sans supérieurs hiérarchiques masculins comme ça a été le cas pour toutes au cours de notre carrière. Nous avons l’impression que l’organisation horizontale est plus facile à mettre en place entre femmes.

DécadréE : Pour terminer, en tant que spectatrices et spectateurs, par quels moyens peut-on, selon vous, œuvrer pour un cinéma avec plus d’égalité et de diversité dans ses représentations ?

Venir à notre festival !

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Le programme et les activités du festival 

Pour un survol de l’étendu des représentations (hétéro-)sexistes à l’écran, découvrez l’étude « Inequality in 700 Popular Films: Examining Portrayals of Gender, Race, & LGBT Status from 2007 to 2014 », menée par une équipe de l’University of Southern California. 

 

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