Le harcèlement de rue Lesbophobe, une réalité encore invisible

Le harcèlement de rue. Le sujet est d’actualité et les choses commencent à bouger. Malheureusement certaines réalités sont encore peu reconnues et restent invisibilisées. Rencontre avec la créatrice de Lesbeton, un Tumblr qui propose un espace pour discuter du harcèlement lesbophobe.

 

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Publié le 11.07.2016 par VALERIE VUILLE

DécadréE : Comment et pourquoi avez-vous décidé de mettre en place ce Tumblr ?

Lesbeton : J’ai lancé Lesbeton en juin 2015. J’en avais marre de me faire harceler simplement parce que je tenais la main de ma petite amie dans la rue. Parfois, nous nous faisions harceler plus de dix fois par jour : propositions salaces, regards insistants, klaxons, insultes… Je voulais transformer toutes ces expériences négatives en une initiative positive, dénoncer ce phénomène, et permettre à d’autres femmes de libérer leur parole.  C’est comme ça que Lesbeton est né.

DécadréE : Vous avez décidé de focaliser sur le harcèlement de rue lesbophobe. Est-il similaire au harcèlement de rue envers les femmes hétérosexuelles ou sinon qu’a-t-il de spécifique ?

Lesbeton : Toutes les femmes, peu importe leur orientation sexuelle, subissent le harcèlement de rue sexiste. En revanche, toutes les femmes ne subissent pas le harcèlement de rue sexiste et lesbophobe. Ce dernier a souvent lieu lorsque les couples de femmes se témoignent des gestes d’affection. Les insultes ou remarques sont très spécifiques, à base de « lécheuses de chattes », et autres joyeusetés.

Dans les deux cas, les harceleurs sont en majorité des hommes, qui pensent que les femmes, toutes les femmes, sont à leur disposition, quand ils veulent et où ils veulent.

DécadréE : Et pourquoi avoir décidé de focaliser sur ce harcèlement lesbophobe. Vous aviez l’impression qu’il était plus invisibilisé ? 

Lesbeton : Oui, complètement. Mais ce n’est pas étonnant dans une société hétéropatriarcale. Elle a déjà du mal à faire une place aux femmes et à leur donner des droits, alors, quand elles ne sont pas hétérosexuelles, c’est encore pire.

Récemment, j’ai été très déçue, mais pas étonnée, de voir que le harcèlement lesbophobe avait totalement été oublié par le gouvernement français lors de la campagne d’affichage nationale contre le harcèlement dans les transports en 2015. J’ai donc décidé de reproduire certains visuels de cette campagne, mais en l’adaptant aux situations spécifiques que vivent les couples de femmes tous les jours (voir ici). De façon générale, le gouvernement actuel, même s’il a légalisé les mariages pour les couples de même sexe, reste très frileux sur les questions LGBT, et n’arrive pas à porter un discours politique fort. Il faut aussi prendre en compte que les femmes qui aiment les femmes ne sont pas, peu ou mal représentées, que ce soit dans les films, dans les magazines, par les médias, et même par certaines associations LGBT, où elles peuvent subir sexisme et minimisation du harcèlement de rue lesbophobe. Difficile alors, pour celles qui le subissent, de libérer leur parole, d’en parler et donc de rendre visible ce phénomène, puisque l’ensemble de la société leur dit que ce n’est pas important.

DécadréE : Votre tumblr se focalise sur le harcèlement de rue Lesbophobe si j’ai bien compris. Pourquoi ce choix spécifique? Les hommes homosexuels ne subissent-ils pas « d’interpellations » négatives dans la rue? 

Lesbeton : Je m’inscris dans un courant féministe qui valorise la prise de parole et les initiatives portées par les personnes directement concernées. Autrement dit, les personnes qui peuvent le mieux parler d’une situation sont celles qui le vivent au quotidien. Ce Tumblr se base donc sur mon vécu : je suis lesbienne et je parle de harcèlement de rue lesbophobe. Alors oui, je pense que les homosexuels subissent des interpellations négatives dans la rue, mais je ne me sens pas légitime pour en parler, même si je les soutiens.

DécadréE : Avec Lesbeton vous récoltez des témoignages très différents. Y en a-t-il un, qui vous a spécialement touché, choqué? 

Lesbeton : Je reçois de nombreux témoignages tous très touchants, et ils ne se limitent pas simplement au harcèlement de rue. Je suis particulièrement sensible aux histoires racontées par de jeunes adolescentes qui découvrent leur homosexualité ou leur bisexualité, et qui me confient à quel point c’est dur pour elles. Souvent, elles ne savent pas vers qui se tourner, et ne sont pas soutenues quand elles subissent des situations injustes (violences verbales, menaces de mort, agressions, etc.)  Je ne sais pas toujours quoi faire, à part témoigner mon soutien et les orienter vers des associations plus compétentes que moi pour répondre à leurs questions.

Parfois aussi, mais c’est rare, je reçois des messages de personnes hétérosexuelles qui cherchent à aider une amie lesbienne ou bisexuelle (qui subit du harcèlement au travail par exemple) qu’elles connaissent, mais qui ne savent pas comment s’y prendre. Ce sont souvent des messages bienveillants, si lyriques qu’ils en sont maladroits, mais ça me fait quelque chose, car je me souviens m’être sentie parfois très seule, incomprise et « abandonnée » par mes amiEs hétérosexuelLEs. Cela me touche, mais je ne dis pas qu’il faut leur donner un cookie ou une médaille : Lesbeton reste prioritairement un espace dédié aux personnes qui vivent directement les situations de harcèlement lesbophobe.

DécadréE : Revenons un peu à vous. Avez-vous une histoire qui vous a particulièrement touchée ?

Lesbeton : Je me souviens de cette fois sur un pont, à Paris. J’étais avec une fille qui me plaisait beaucoup, on discutait sur un banc devant la Seine. Un homme s’est approché, et nous a demandé assez agressivement si nous étions lesbiennes. Dans ma vie au quotidien, tout le monde sait que je suis lesbienne, je le cache le moins possible, mais ce soir-là, j’ai répondu par la négative. Pour la première fois, j’ai eu vraiment peur de me faire agresser. Il a attendu quelques instants, il nous a regardées de haut en bas, avant de s’en aller en disant : « Heureusement, parce que ça me dégoûte ».

Je voulais aussi parler du phénomène de fétichisation raciste, qui vient parfois s’ajouter au harcèlement de rue lesbophobe. Je suis eurasienne et quand je sortais avec ma petite amie marocaine, nous subissions des remarques très salaces et violentes : les harceleurs nous traitaient comme des produits exotiques, et des femmes forcément soumises.

DécadréE : Récemment, Lesbeton est sorti un peu de son cadre habituel pour parler d’une autre thématique à travers une BD : le consentement dans une relation homosexuelle. C’est une thématique importante pour vous? Pourquoi? 

Lesbeton : Je vais vous donner une réponse très personnelle, sur des choses que j’ai encore beaucoup de mal à confier. J’ai vécu des situations que je considère comme violentes avec des femmes. Des situations où on n’a pas pris mes envies en compte, où on m’a tant culpabilisée que je me suis forcée à faire des pratiques qui ne me plaisaient pas, où j’ai dit « non », mais où la personne en face insistait en pensant que ce n’était qu’un jeu, etc. Et je pense que ces situations m’ont laissé des traces : parfois, quand j’embrasse une personne, je peux me mettre à pleurer de panique, car j’ai peur qu’elle me force à faire quelque chose que je ne veux pas faire. Ce n’est que très récemment que j’ai essayé d’en parler, mais bien souvent, les personnes en face font dans la minimisation. Pire encore, elles peuvent tomber dans le slut-shaming, c’est-à-dire qu’elles vont sous-entendre que tout ça, c’est un peu de ma faute.

Je voulais dire aux femmes qui ont aussi vécu des violences que ce n’est jamais de leur faute, qu’elles ne sont pas coupables et qu’elles ont le droit de dénoncer ces actes inadmissibles. D’ailleurs, plusieurs amies sont venues me voir après la publication de la BD, en me disant qu’elles avaient discuté très récemment du consentement entre femmes et que c’était un sujet qui les touchait beaucoup.

Je voulais aussi une BD qui s’adresse spécifiquement aux femmes ayant des relations sexuelles avec d’autres femmes car elles sont régulièrement oubliées, comme nous l’avons évoqué plus haut. Pourtant, pour combattre un problème, il faut d’abord savoir qu’il existe et le nommer. Cette BD n’est qu’une goutte d’eau dans un océan, mais peut-être qu’elle peut inspirer certaines associations LGBT et/ou féministes qui pourraient mener un projet de grande envergure.