L’entreprenariat oui, mais autrement.

Économie – Jeune entrepreneuse, Amal Safi nous raconte son parcours, ses objectifs et son nouveau projet au parfum féministe : The house of the Mighty. Rencontre.

Publié le 10.10.2016 par VALERIE VUILLE

DécadréE : Est-ce que tu pourrais me parler un peu de ton parcours et de ton expérience en tant que femme dans le monde professionnel et plus précisément dans le monde de l’entreprenariat ?

Après mon Master en Politique Comparée à Londres, j’ai trouvé une opportunité de travail spécialement dédiée aux jeunes diplômé-e-s dans une grande banque à Genève. Travailler dans le secteur financier n’était pas un objectif pour moi, mais il s’agissait d’une occasion à saisir pour gagner en expérience professionnelle. En tant que jeune femme dans un milieu largement masculin, surtout au niveau de mes supérieurs, j’ai compris que l’on attendait une certaine attitude venant des femmes. Il fallait se présenter comme quelqu’un de très discret, minutieux et reconnaissant de ce qu’on m’offrait. Mais je pense que dans mon cas, mon jeune âge a été plus « discriminant » que mon genre.

DécadréE : Quels sont les objectifs de ton projet « The House of the Mighty » et comment comptes-tu y arriver ?

L’objectif avec mon projet « The House of The Mighty » est de résoudre un dysfonctionnement qui est présent dans l’économie. J’ai remarqué que beaucoup de personnes qui ont fait des sacrifices au niveau de leurs études, qui se sont battues pour avoir des stages, des jobs, n’obtenaient finalement pas la position qu’elles espéraient. Elles se retrouvaient avec un emploi sous-qualifié et se sentaient frustrées alors qu’elles pourraient contribuer à un monde meilleur, plus juste, plus efficace avec leurs qualifications.

De plus, j’ai vite compris pendant mes études de Master que l’avancement économique, ou l’economic empowerment était clé pour la liberté de chacun, qu’être indépendant-e économiquement permettait à chacun-e d’avoir une certaine maîtrise de son destin. Pour moi, un monde juste passe par des manières justes et ouvertes à toutes et à tous d’accéder à l’indépendance économique.

Je me suis donc dit qu’on ne pouvait pas laisser le gaspillage de talent et les injustices économiques perdurer. Quelque chose devait être fait. La volonté et la capacité de travail de ces personnes étaient trop précieuses pour l’économie pour les laisser s’éroder. Il fallait absolument les aider à accomplir ce qu’ilsELLES devaient accomplir.

DécadréE : Comment comptes-tu y arriver?

Je compte arriver à cet objectif en aidant mes clients à prendre le pouvoir, d’où le nom de mon entreprise « The House of the Mighty », la maison des puissantEs. Les puissantEs sont celles et ceux qui n’attendent pas que quelqu’un d’extérieur leur donne leur chance mais la prennent. Ils trouvent la solution en eux, en se valorisant. Ils comprennent comment ils peuvent arriver à leur objectif. Ils n’attendent pas que quelqu’un leur offre leur « dream job » mais justement ils le créent de toutes pièces. C’est également pour cette raison que je valorise énormément l’entreprenariat.

Concrètement, cela se traduit par des forums de discussion (avec un nombre réduit de personnes impliquées pour laisser place à une discussion de qualité); des conférences sur les impacts des changements de l’économie à venir, ainsi qu’une plateforme web regroupant des profils que j’appelle « de qualité », c’est-à-dire, qui cherchent à changer le monde à travers leur carrière professionnelle.

DécadréE : Avec ton projet, tu cherches donc à promouvoir l’entreprenariat, pourquoi est-ce si important pour toi ? Qu’est-ce que l’entreprenariat peut apporter en plus aujourd’hui ? 

L’entreprenariat est pour moi avant tout une manière de s’exprimer professionnellement, d’aller au bout de chacun de ses intérêts. Il permet de ne plus faire de concessions, d’être totalement soi-même dans sa manière de travailler et d’atteindre les résultats fixés. L’entreprenariat est aussi un moteur de croissance économique, il crée de la valeur, en apportant de nouveaux produits et services sur le marché et génère une série de positive externalities (création de nouveaux métiers, de postes, d’avancement technologique et humain). L’esprit entrepreneurial est l’esprit de celle et de celui qui construit. Tout ce dont nous bénéficions dans notre vie quotidienne est le produit de l’idée de quelqu’un qui a eu le courage et l’énergie de la concrétiser : aller faire ses courses à la Coop, avoir un compte en banque, utiliser internet… C’est même une nécessité de créer quelque chose et d’en faire bénéficier d’autres générations, c’est une manière de remercier tous ceux qui ont créés pour nous dans le passé.

Malheureusement, le taux d’entreprenariat en Suisse est assez faible (7.3%[1]), et selon moi cela est dû à des salaires qui sont artificiellement trop élevés et qui « anesthésient » en quelques sortes les envies entrepreneuriales de beaucoup de personnes. Par dépit, elles restent dans des emplois peu stimulants mais payés suffisamment au lieu de se lancer dans des projets entrepreneuriaux plus risqués mais qui peuvent se révéler bien plus utiles à la collectivité.

DécadréE : Ton projet a un regard féministe, comment cela se traduit-il dans tes actions ? 

Mon projet est profondément féministe car je cherche à rendre le féminin économique universel. Mon objectif est de traiter des problématiques de genre à travers toutes mes activités sans pour autant que cela soit labellisé comme tel. Non pas parce que le mot « féministe» a une mauvaise réputation mais parce que selon moi c’est absolument évident de traiter des enjeux économiques sous cet angle. Mon but est vraiment de célébrer notre féminité dans chacune de nos activités, de la prendre en compte et de réaliser son potentiel d’atout économique. Comprendre qu’être une femme dans le monde du travail, cela peut être une force – et ça l’est sans aucun doute – et non pas une source de discrimination.

Dans mes actions, concrètement, j’ai d’abord crée le Young Female Leaders Forum, mon but étant d’aider les femmes au début de carrière à avoir un impact dans leur vie professionnelle, comprendre comment elles pouvaient tirer avantage de leur position pour négocier avec leur hiérarchie et défendre leurs intérêts. Dans un deuxième temps, j’ai observé que plusieurs hommes étaient intéressés par mon forum et j’ai re-nommé mon Forum le Young Female and Male Leaders Forum. Je pense que le féminisme peut imbiber totalement la société et devenir une revendication acquise en étant ouverte aux hommes qui partagent cet esprit, car il y en a beaucoup.

DécadréE : Quel regard portes-tu sur le genre et le monde du travail ? Quelles sont pour toi les principales problématiques et quel chemin faudrait-il prendre pour les résoudre ? 

Je pense que le monde du travail à Genève est marqué par de larges discriminations, qui vient avant tout d’une culture de la non transparence. Il y a des différences de traitements entre juniors et les seniors, entre femmes et hommes, et selon les ethnicités. Dans le monde bancaire que je connais, il y a très peu de femmes au top management et les effectifs sont largement des hommes de descendance européenne. De plus, j’ai l’impression que les femmes assez haut placées sont toujours le bras droit d’un homme et ça me pose problème, car elles semblent ne pas rêver « plus haut ». Etre adoubée par un homme est déjà une conquête dans ce monde on dirait, mais ce n’est absolument pas le cas.

A mon avis, le chemin est simple, il faut des grilles salariales transparentes. Il faut instaurer également des congés payés de longue durée que cela soit pour femmes et hommes. Les femmes ne pourront plus être discriminées selon l’idée qu’elles risquent d’être hors de leur lieu de travail trop longtemps (lors de congés maternité par exemple), alors que leurs homologues masculins pas. Il faudrait aussi que la loi sur l’égalité soit mise en œuvre de manière plus active, et que les industries, les employeurs qui transgressent la loi soient réellement punis via le travail d’inspectrices et d’inspecteurs du travail actifs et nombreux. La violation du principe d’égalité sur le lieu de travail doit réellement être comprise comme une violation aussi grave qu’une fraude fiscale par exemple (sachant que cette dernière est à mon avis bien moins grave, mais reste largement plus sanctionnée).

DécadréE : Et de manière plus générale, tu penses que le monde du travail est discriminant ? 

Je ne pense pas que le monde du travail soit intrinsèquement discriminant. Il y a quand même des femmes qui atteignent leurs objectifs, étant au top management ou étant pleinement satisfaites au niveau où elles sont, il y a des personnes ethniquement minoritaires qui réussissent aussi. Je pense que le monde du travail est comme un labyrinthe et que selon les personnes que l’on rencontre sur notre chemin et selon nos objectifs et nos principes, on emprunte un chemin sinueux qui nous mène à notre but, si pour autant on ne se résigne pas entre temps.

Je pense aussi que cela peut être un avantage de se dire que le monde du travail n’est pas discriminant car de cette manière on ne se limite pas, on ne s’empêche pas de faire certaines choses (demander plus de responsabilités, soumettre de nouvelles idées ou demander une augmentation) de peur de voir nos propositions rejetées. Il faut vraiment garder à l’esprit que tout est possible et mettre le risque de discrimination de côté.

[1] Ce taux correspond au taux d’activité entrepreneuriale totale de la Suisse en 2015, soit le pourcentage des 18 à 65 ans impliqués dans une création d’entreprise. Ce taux place la Suisse en 44e position sur les 60 pays analysés par le GEM, le Global Entrepreneurship Monitor, http://www.startupticker.ch/en/news/february-2016/si-l-entreprenariat-gagne-du-terrain-dans-le-monde-la-suisse-reste-peu-dynamique.