Les couples à double carrière : révolution silencieuse ou illusion d’égalité ?

L’égalité de carrière se passe également dans le couple. La répartition des tâches domestiques, l’éducation des enfants et la pression sociale sont autant de facteurs qui influencent le choix d’une profession, souvent très différencié entre hommes et femmes. Qu’en est-il de ces couples (hétérosexuels), dont les deux partenaires décident de faire carrière ?

Publié le 21.09.2016 par CAMILLE BAJEUX

Les femmes effectuent en majorité les emplois les moins bien rémunérés. Dans un rapport de mission remis à la ministre chargée de la Parité en 2005, l’économiste Françoise Milewski montre que celles-ci occupent 30% des emplois peu qualifiés, contre 19% pour les hommes. Le choix des professions, est certes, déterminant pour comprendre les différences de salaire entre hommes et femmes, mais ce n’est pas le seul facteur, d’autres aspects tels que le plafond de verre*, la répartition du temps partiel, des congés maternités et discriminations sont déterminants dans la formation d’inégalités. Mais qu’en est-il de des couples, où les deux partenaires sont qualifiés et décident de faire carrière ? Peuvent-ils faire ce choix sans mettre en parenthèse la carrière de l’unE ou de l’autre ?

C’est la question que s’est posée Sandrine Meyfret dans son travail de recherche publié sous la forme du livre Le couple à double carrière : une figure qui réinvente les frontières entre vie privée et vie professionnelle. « Jusqu’à présent, on avait surtout regardé pourquoi ça ne marchait pas, explique-t-elle. Le plafond de verre ou encore la double journée avaient été beaucoup explorés. Jamais personne ne c’était penché sur ceux qui avaient réussi à mener deux carrières. » Selon elle, ces couples remettent en question un système traditionnel, dans lequel la répartition des tâches entre les sexes implique que les femmes mettent entre parenthèse leur carrière pour s’occuper du foyer et des enfants. Ces couples, selon elle, sont de « grands révolutionnaires » qui ont lancé une « révolution silencieuse », qui ne dit pas son nom, mais change petit à petit, les mentalités.

Les clés d’un succès

Mais qu’ont-ils en commun, ces couples ? « Pratiquement tous ces couples sont issus d’un modèle traditionnel, tel qu’il est défini dans les recherches, précise la chercheuse. L’homme est le pourvoyeur des ressources et la femme s’occupe de la maison, du travail de care* ». C’est ainsi d’abord une volonté de la part des deux partenaires, et une acceptation de la part du mari qui permet ce type de fonctionnement. « La plupart du temps, les rencontres se font à l’école ou au travail, ajoute Sandrine Meyfret. L’homme a conscience que sa femme n’a pas envie d’être une femme au foyer. Quant à lui, il a envie d’avoir une femme qui fait carrière et qui partage son quotidien. Cela ne veut cependant pas dire que l’organisation se met en place facilement, car ils ont été élevés dans des modèles traditionnels. Ils font d’ailleurs tous mention de la difficulté à trouver l’équilibre du foyer et la place de chacunE. Quand les enfants arrivent, l’homme a le souhait de plus s’impliquer dans leur éducation . Le couple essaye ainsi de mettre en place des systèmes qui permettre un meilleur partage des tâches. » Mais cela ne veut pas dire que les tâches se répartissent uniquement au sein du couple, des tiers peuvent aider. « La première chose qu’on fait quand on veut faire carrière, c’est de prendre une femme de ménage, quitte à faire des sacrifices sur autre chose, explique-t-elle. On essaye de mettre en place des systèmes qui font que ce n’est pas toujours la femme qui fait tout au sein de la maison. »

Une réussite à tempérer

Mais l’égalité est-elle vraiment présente dans les faits ? « Bien sûr, tout n’est pas parfait, tempère Sandrine Meyfret. Il faut être attentif à ce qu’on observe dans le déclaratif. On sent bien que ce n’est pas dans la culture. Pour les femmes ça se reflète un peu comme ça : on laisse le sac poubelle au pas de la porte, et on se demande si l’homme va le voir. » Les habitudes de leur propre éducation influencent donc également cet idéal partagé par les deux partenaires.

Mais les difficultés, si elles se trouvent au sein du ménage, se manifestent également par la pression à se conformer à des rôles sexués : « l’entourage peut avoir des réactions assez dures, du côté des femmes comme des hommes, détaille-t-elle. Le père ou les amis demandent par exemple souvent à l’homme pourquoi sa femme n’est pas à temps partiel. » Cela traduit l’idée plutôt répandue que la carrière de l’homme est plus importante, tandis que le travail de la femme dans le couple ne servirait qu’à apporter un salaire d’appoint pour la famille. « Des fois c’est compliqué, parce que les femmes ont toujours gardé le sentiment d’en faire plus, ou en tout cas de se sentir plus responsable face à ce qui se passe dans la famille, dans le foyer », ajoute Sandrine Meyfret. Plus impliquées, donc, elles le sont de par leur éducation « c’est encore une pression culturelle, que l’on sent chez les femmes. Quelque part elles auraient l’impression d’être toujours responsables ».

Cependant ces couples amènent du changement. « Les femmes gagnent toujours environ 20% de moins que les hommes, surtout dans les postes à responsabilité», rappelle Sandrine Meyfret. Ces couples permettent toutefois de faire changer progressivement les mentalités, au sein de leur entourage et dans le monde du travail. Ils permettent à de nombreuses femmes d’être présentes sur le marché du travail ainsi que dans des postes à responsabilité.

 

Définition:

Plafond de verre: Cette expression désigne la difficulté pour des groupes défavorisés (en particulier les femmes) à avoir accès à des postes de niveau supérieur, en raison d’un système de pouvoir implicite qui favorise les hommes.

Travail de care: Ce terme, qui n’a pas d’équivalent en français, désigne le travail de soin aux autres, effectué (très souvent par les femmes), sur le plan familial ou professionnel.