Les femmes et l’écologie, un lien naturel ?

Les femmes seraient-elles plus sensibles à Mère Nature, plus écologistes, que les hommes ? Existe-t-il un lien particulier entre ces deux causes que pourraient soit expliquer des caractéristiques personnelles soit des volontés à pénétrer ce qui pourrait se révéler être de nouveaux espaces politiques ?

Publié le 10 juin 2017 par iris bouillet

Alors que certains discours – dont celui écoféministe – avancent la douceur féminine et une relation unique entre la femme et la nature pour expliquer une sensibilité particulière des femmes au souci écologique, d’autres discours se tournent vers un aspect plus sociopolitique pour expliquer ce lien. D’un côté sont mises en avant des qualités soi-disant naturelles des femmes telles que l’émotivité et la moralité, dans la lutte pour la protection de la planète face à la brutalité masculine dominante ; de l’autre, l’aspect d’une société patriarco-capitaliste est analysé pour souligner un monde fait par les hommes pour les hommes et dans lequel les femmes sont donc tenues à distance. C’est notamment ce dernier point, qui motiverait les femmes à investir de nouveaux espaces sociopolitiques et à s’approprier un domaine que les hommes ne dominent pas encore totalement: l’écologie.

Dans la langue française même, il est intéressant de constater le rapport particulier entre les femmes et la nature. Jean-François Staszak, géographe français et professeur à l’Université de Genève, souligne la féminité des mots pour désigner la Nature en général, qui elle-même se conjugue au féminin : la Terre, la planète, la forêt, la rivière (il est intéressant de voir que le fleuve, plus tumultueux et plus gros, est masculin!). Plus encore, les qualificatifs renvoient également à des expressions féminines. La forêt est « vierge », on parle de « Mère » Nature[1]. À l’inverse, le chercheur montre que ce qui est lié au champ de la domination de la Nature tend plutôt à être masculin. On « pénètre » dans une forêt vierge par exemple. La peinture reflète aussi cette tendance selon lui, avec la personnification systématique des continents en femmes, et la « conquête » de ceux-ci, “leur viol” (pénétration en terres étrangères) par des hommes.

L’interprétation romantique du rapport femme-nature, qui expliquerait un lien particulier entre les deux dû au caractère soi-disant plus intuitif et plus émotionnel des femmes, est une thèse qui a largement été défendue par des organisations de femmes (Carole Gilligan, Mary Daly), revendiquant un mouvement « écoféministe ». Ces organisations se basent sur l’idée que les femmes, étant les seules à pouvoir donner la vie par exemple, comprendraient mieux le rythme de la nature et seraient ainsi moins portées à cette rationalité destructrice envers l’environnement[2]. Pour résumer un peu caricaturalement, afin de sauver la Terre que les hommes sont en train de saccager avec leurs manières violentes et sauvages, quoi de mieux que la douceur féminine ? L’identification des femmes à la nature est alors vécue comme un lien positif, une manière d’attribuer un statut moral supérieur aux femmes, de les élever au rang de « gardiennes du message écologiste »[3]. Loin d’agréer, d’autres féministes s’insurgent alors contre ce qu’elles voient comme une nouvelle façon de véhiculer les clichés de genre, et qui essentialise une soi-disant “nature” féminine homogénéisante, ignorant non seulement les disparités entre femmes, mais également la construction sociale de qualificatifs moraux et émotionnels attribués au masculin et au féminin.

En parallèle de cette idée, les auteurEs Delphine Masset et Éric Hitier proposent une autre vision pour expliquer leur constat de l’investissement particulier des femmes dans les milieux écologiques[4]. En effet, ils voient dans la cause écologiste un moyen efficace, en tant que femme, de se politiser. Par ce biais, elles peuvent explorer et inventer des modes d’engagements sociopolitiques qui sont relativement moins marqués par des pratiques genrées. Ce sont ces nouveaux espaces qui vont leur donner accès à cette politisation, les milieux actuels étant déjà largement investis et dominés par les hommes. Les auteurEs ajoutent l’élément du contexte socioéconomique quasi mondial, à savoir le système capitaliste, qui selon eux est un allié du système patriarcal. Il promeut en effet un système de valeurs par le marché. Marché, où les hommes sont significativement plus présents et au sein duquel s’exerce donc une distribution inégale du capital, en défaveur des femmes. L’écologie peut alors être utilisée comme une arme contre ces deux systèmes symétriques, ce qui pourrait expliquer un engagement spécifique des femmes dans ce domaine.

Leur analyse quant à cette volonté de modifier le système économique tend à montrer la situation précaire des femmes vivant au sein d’une société « patriarco-capitaliste ». En effet, elles sont victimes d’une précarisation économique structurelle que les auteurEs expliquent par les rapports sociaux de sexe : les femmes sont majoritairement présentes dans les métiers du care[5], souvent moins bien payés, et accomplissent en majorité les tâches non reconnues socialement comme étant du travail, car étant censé être issues de qualités construites comme naturelles chez les femmes.

Les femmes, l’écologie… et les hommes

S’il existe plusieurs façons de penser les relations singulières entre les femmes et écologie, les hommes occupent également une place centrale dans ces mouvements. En effet, comme le montre Janet Biehl – écrivaine politique – ce sont avant tout des hommes qui sont à la tête des principales organisations écologistes.

Or, le résultat des études par des chercheursEUSES en sciences sociales, que présente Janet Biehl dans son article, montre que « dans les pays industrialisés, les femmes sont effectivement plus préoccupées que les hommes par la destruction de l’environnement »[6]. Alors que les femmes semblent plus préoccupées par les questions écologiques, ce sont pourtant les hommes qui occupent la scène médiatique et les hautes sphères relatives à ce domaine: on pense notamment à Nicolas Hulot – créateur de la Fondation pour la nature et l’homme, José Bové -l’une des figures du mouvement altermondialiste, Leonardo DiCaprio en tant que producteur de “The Eleventh Hour”, film documentaire sur l’environnement.

L’analyse de Janet Biehl quant à l’intérêt plus prononcé des femmes pour l’écologie rejoint la thèse de Delphine Masset et Éric Hitier qui souligne le contexte capitalo-patriarcal pour traduire les manières dont les femmes sont particulièrement affectées par la destruction de l’environnement, et logiquement leur intérêt personnel à le protéger. Le changement climatique touche ainsi de manière dissymétrique hommes et femmes. Leur situation sociale précaire les rend plus vulnérables aux tempêtes, incendies, inondations et autres accidents climatiques. Les chiffres du Women’s Environmental Network[7], une organisation basée au Royaume-Uni qui milite pour la justice environnementale au travers de principes féministes, et faisant le lien entre la santé, les femmes et l’environnement, révèlent que, plus du double de femmes meurent en raison de désastres écologiques par rapport aux hommes, annuellement. De plus, 80% des réfugiéEs de catastrophes naturelles sont des femmes.

Par conséquent, on comprend que c’est à partir d’une situation de départ construite par des inégalités sociales – ici au niveau du genre – que l’on peut en partie expliquer ce qui n’est finalement pas un fait de nature : la représentation plutôt significative des femmes dans le domaine de l’écologie.

 

 

 

 

[1] BIEHL Janet. « Féminisme et écologie, un lien naturel ? ». In : Le Monde Diplomatique [en ligne], Mai 2011, pp.22-23. URL : https://www.monde-diplomatique.fr/2011/05/BIEHL/20467 (consulté le 4 juin 2017)

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] MASSET, Delphine, HITIER, Éric (dir.), « Femmes et écologie ». In : Émulations, n° 14, hiver 2014, 134 p., Louvain, Presses universitaires de Louvain, ISBN : 9782875584144.

[5] Le soin aux enfants, les tâches domestiques et même le travail émotionnel peuvent servir d’exemple

[6] BIEHL, Janet, op.cit.

[7] https://www.wen.org.uk

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