Les règles, le tabou qu’on vit une fois par mois

La grande majorité des personnes possédant un vagin connaissent cette routine : une fois par mois, leurs règles leur compliquent plus au moins la vie. Dans une société où on se vante de pouvoir parler de tout, le cycle menstruel est encore tabou, mais de nombreuxSES acteurTRICEs militent en faveur du dialogue.

Publié le 13.01.2016 Par AUDREY MOLLIET (Illustration extraite de L’Origine du monde, Liv Strömquist, éditions Rackham, 2016. Photo Rupi Kau)

On a toutes connu cette ambiance gênée quand on évoque notre cycle menstruel. Quelle femme n’a pas entendu la pique « Mais t’as tes règles ou quoi ? » après une démonstration de son tempérament de feu. Cible de railleries, source de dégoût mais surtout sujet tabou, les règles sont avant tout un cycle naturel et un signe de fertilité et de féminité. Pourquoi est-ce donc si gênant d’en parler en public, avec d’autres femmes ou avec des hommes ?

Dialogue difficile mais nécessaire

« Tant que ça ne sera pas devenu banal et que le simple fait d’avoir ses règles nuira à la santé et au statut social des femmes dans le monde, il faudra continuer à mettre le sujet sur la table » tranche Jack Parker, blogueuse française à l’origine de passionmentrues.com, un blog dédié aux règles et aux sujets qui y sont liés. L’actualité donne raison à la jeune femme et prouve qu’il y a encore à faire pour pouvoir parler sans rougir d’un phénomène qui concerne 50% de la population mondiale, chaque mois. On se remémore les réactions qui ont fait suite à la déclaration de Fu Yuanhui, nageuse chinoise, qui a déclaré avoir fait une mauvaise performance lors des JO de Rio car elle était indisposée. Ou de la censure, à plusieurs reprises,  par instagram d’une photo de Rupi Kaur où on la voyait allongée, dans un pyjama tâché de sang menstruel.

Il est donc légitime de se demander pourquoi les règles, qui sont un phénomène naturel et la preuve qu’un organisme est sain et en mesure d’enfanter, dérangent autant ? « Les hommes ne le vivent pas et ils ne peuvent pas le comprendre », explique David, 30 ans. « De ce fait, ça dégoûte ou ça fait peur. » De plus, une éducation sexuelle complète qui permet de comprendre le fonctionnement du corps humain est relativement récente : « quand j’étais plus jeune, même si je pouvais en parler avec ma famille, à l’école, je me souviens qu’on ne nous expliquait rien à propos de cela. » Pour sa part, David était plutôt curieux, et rêvait de pouvoir courber la piscine pour la même raison que ses collègues féminines. « Le prof disait, X est ‘indisposée’ et ne viendra pas à la piscine aujourd’hui. J’entendais ce mot, sans savoir vraiment ce que ça voulait dire et je me demandais ce que ça faisait vraiment d’avoir ses règles. »

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La photo de l’artiste et auteur Rupi Kaur, qui a lancé une controverse. – © Rupi Kaur

Mystère, intimité et superstition

Jack Parker insiste elle aussi sur le côté curieux des êtres humains qui, une fois qu’ils ont « passé la barrière du dégoût, qui est souvent plus un automatisme qu’une conviction », se retrouvent vite forcés d’admettre que les règles sont un sujet riche, fascinant, drôle, révoltant « et tout un tas d’autres trucs qui ne laissent pas indifférents. » Pour la blogueuse, cette peine à parler de ce sujet vient aussi de notre culture : « si on retrace l’origine du tabou des règles, on voit qu’il est passé de ‘sang sacré qui donne la vie’ à ‘signe de faiblesse et d’échec de la fertilisation’ et que c’est sur ces arguments que certains hommes se sont appuyés pour justifier le statut inférieur de la femme. »  Les historiens Catherine Valenti et Jean-Yves Le Naour (2005) reviennent dans leur article “Du sang et des femmes. Histoire médicale de la menstruation à la Belle Époque” sur les préjugés en vogue au tournant entre le 19ème et le 20ème siècles. Ils expliquent qu’à cette époque, les superstitions et les rôles genrés étaient soutenus par la médecine et que les théories scientifiques s’accordaient à trouver des vertus toxiques, voire maléfiques aux femmes qui ont leur règles et au sang menstruel. Ils relèvent que, pour faire suite aux idées de Pline l’Ancien qui attribuait des effets vénéneux aux femmes menstruées, « dans bien des régions de la France contemporaine [comprendre à la fin du 19ème siècle, ndlr.] en effet, on pense que la femme, pendant la menstruation, possède le pouvoir de faire pourrir la viande, notamment la chair du cochon. » Ou alors, en Anjou, à la fin du 19ème siècle « on faisait encore périr les chenilles qui infestaient un champ de choux en le faisant traverser à plusieurs reprises par une femme réglée. » Les deux historiens expliquent ces superstitions en partie avec les légendes qui tentent de définir une origine des règles : « dans presque tous les cas en effet, la femme est punie pour avoir endossé un rôle qui n’était pas le sien, ou transgressé un interdit. Le flux menstruel est donc conçu comme une forme d’expiation. » Ils notent également que la plupart des religions judéo-chrétiennes relient le cycle menstruel au péché originel et le considèrent comme une punition pour avoir commis ce péché. L’autre raison de ces préjugés est que, jusqu’à après la seconde guerre mondiale, la majorité du corps médical était composé d’hommes, et que les règles et les aspects liés de la fécondité de la femme étaient mystérieux et leur faisait peur. Pour faire court, « comme on a toujours tendance à avoir peur de l’inconnu, moins on en parle, plus ça fait flipper, parce qu’on imagine tout et n’importe quoi », résume Jack Parker. Les historiens soulignent avec justesse dans leur conclusion que, si aujourd’hui la science nous a apporté bien des réponses sur les menstruations, ce n’est toujours pas un sujet que la communauté scientifique aborde avec plaisir.

Peur de l’inconnu, éducation sexuelle lacunaire, superstition ou incompréhension, pour Émilie, 27 ans, les origines de ce tabou sociétal se trouvent un peu dans tout cela. « Puisque c’est un thème lié à l’intimité, c’est forcément délicat. Mais il serait positif que ce tabou disparaisse, ou du moins s’amenuise. Ne serait-ce qu’en politique, pour régler des questions comme les articles d’hygiène intime qui sont surtaxés ou des produits nocifs qui se trouvent dans les tampons. » Émilie a grandi dans une maison où trois générations de femmes vivent sous le même toit, ce qui favorise le dialogue, selon elle. « Il y a un tabou à propos des règles aussi parce que les femmes elles-mêmes sont réticentes à en parler, même entre elles. Avec mes amies proches, nous sommes assez ouvertes. Mais j’ai l’impression que tout le monde n’est pas comme nous. » Et pourtant, parler plus facilement des règles et des aspects liés à la fécondité féminine permettrait de les vivre plus sereinement.

Un rapport au corps qui change

« Paradoxalement, le débat actuel sur les règles et leur prise en compte dans la société émerge à une époque où les femmes des pays riches peuvent choisir d’y renoncer » écrivent Pascaline Minet et Khadidja Sahli dans Le Temps. Elles soulignent que, dans les pays privilégiés comme la Suisse, les femmes ont plus de contrôle sur leurs règles qu’auparavant, avec la possibilité d’obtenir une contraception hormonale en continu, ce qui a pour effet de supprimer les règles. «Ne plus avoir ses règles peut être vécu comme un soulagement, mais il y a aussi beaucoup de femmes qui n’ont pas envie de les abandonner », répond aux journalistes du Temps Dr Saira-Christine Renteria, gynécologue au CHUV. Il est clair que des maladies liées aux règles comme l’endométriose ou le syndrome des ovaires polykystiques peuvent rendre cette période du mois invivable pour les personnes qui en sont atteintes. Ces deux maladies touchent un pourcentage non négligeable de la population féminine mais la recherche est encore relativement peu avancée sur leur sujet. Jack Parker, en recueillant des témoignages de femmes atteintes de ces maladies, a « constaté à quel point la santé de la femme est un sujet sous-traité, que les patientes sont rarement écoutées, respectées ou prises au sérieux et qu’il faut souvent des années pour obtenir un diagnostic – tout ça pour s’entendre dire qu’à part tester des cocktails d’hormones, un changement de régime et des techniques de médecine alternative, on ne peut pas y faire grand-chose. »

Toutefois, la manière dont les femmes abordent leurs règles ne devrait leur être imposée par la société nuance la Dr Saira-Christine Renteria : « le sujet des règles ne devrait pas faire l’objet de doctrines: à chaque femme de vivre son cycle comme elle l’entend. » Une vision partagée par la blogueuse Jack Parker, qui pose la question suivante au sujet de la contraception en continu : « est-ce qu’on le fait vraiment pour se faciliter la vie ou pour ne plus jamais risquer d’être associée à l’image rebutante des menstruations ? » Pour Émilie, « la pilule ou la coupe menstruelle m’ont permis de vivre mes règles de manière beaucoup plus sereine. Elles nous permettent de ne plus subir cette période du mois, mais simplement de la vivre. À quelque part, bien vivre ses règles, c’est bien se sentir dans son corps, aussi. »

Lucie, 31 ans, partage « l’impression qu’il y a une évolution quant au tabou, comme s’il était en train de se fissurer. Ou du moins on en parle. » En s’informant sur le sujet, on s’aperçoit que des améliorations ne passeront que par le dialogue, qui fleurit en partie grâce à internet. « De nombreux blogs – que ce soit sur Tumblr ou ailleurs – parlent des règles et cela ouvre une plateforme de dialogue » analyse Émilie. Pour Jack, si « on a déjà réussi à évoluer sur des milliards de trucs, je ne vois pas pourquoi les règles resteraient dans ce mauvais rôle pour toujours. Il faut en parler, tout le monde doit se sentir concerné, même les personnes qui ne sont pas et ne seront jamais menstruées. » Pour cela, pas besoin de le crier sur les toits tous les mois mais déstigmatiser des gestes comme se rendre aux toilettes pour changer de tampon ou en parler de façon factuelle autour de soi peut aider à engager un dialogue constructif. Un collectif féminin venu d’Australie l’a d’ailleurs fait en chanson : https://www.youtube.com/watch?v=uIHzBy8pvIA#action=share.