« Much Loved » : entre critiques acerbes et louanges infinies

Le long-métrage réalisé par Nabil Ayouch n’a pas provoqué les mêmes réactions d’une part et d’autres de la Méditerranée. En prouve l’interdiction de projection qu’il l’a frappé au Maroc tandis qu’il était présenté à Cannes lors de la Quinzaine des réalisateurs 2015. Des critiques virulentes au Maroc à l’effervescence des compliments en Suisse et France, retour sur un film autant adoré que détesté.

Publié le 12.05.2016 de FANNY SCUDERI

Ce film franco-marocain témoigne de la vie de trois femmes gagnant leur vie par la prostitution à Marrakech. Elles vivent en colocation la journée et travaillent ensemble quand le soleil se couche. Lorsqu’elles n’écument pas les fêtes organisées pour de riches clients saoudiens, elles se rendent dans les boîtes de nuit à la recherche des clients étrangers, souvent européens.

Sorti il y a quelques mois dans les salles de cinéma, ce film a été applaudi en France et en Suisse, mais détesté au Royaume du Maroc. Lorsque les médias français criaient à la censure gratuite, au Maroc l’on dénonçait une atteinte aux mœurs et à l’image de la femme. Sans détour ni artifices, Nabil Ayouch montre le quotidien de ces femmes damnées par la société. Il met à l’honneur des personnages lucides quant à place qu’elles occupent au sein d’une société qui fait tout pour les marginaliser. Rejetées par leur famille qui pourtant accepte volontiers leur argent, elles ne peuvent compter que sur leur soutien mutuel.

Jamais une once de pitié n’est énoncée par la caméra. Nabil Ayouch oblige les spectatrices et spectateurs à regarder les yeux dans les yeux ces femmes au destin particulier. Il les traite d’égales à égale, contrairement à la société. Le réalisateur a réussi le pari de traiter ce sujet sans paternalisme. LeA spectateurTRICE n’est, luiELLE non plus pas épargnéE. Un langage obscène, des scènes crues d’actes sexuels, le réalisateur met en scène en deux heures de film la violence qu’elles vivent au quotidien sans en arrondir les angles. Il s’est en effet inspiré des témoignages de plus de 200 femmes pour créer son scénario. Cette indécence que le réalisateur assume et revendique est un des éléments qui expliquent les réactions négatives qui ont fleuri parmi le public.

Il est vrai que le tableau dépeint par le film n’est pas élogieux pour le Maroc car de nombreux thèmes déplaisants sont abordés. Du tourisme pédophile à la corruption, en passant par la transphobie et aux viols perpétrés par les agents de l’Etat, Nabil Ayouch frappe là où ça fait mal et n’a pas peur de dénoncer. La haine démesurée engendrée par le visionnement d’extraits volés du film (le film ayant été interdit au Maroc) et la censure qui l’ont frappé sont à condamner. Quant aux critiques trouvant le film trop obscène, il est nécessaire de prendre en compte les différences socio-culturelles des différents pays. Il serait trop simple d’accuser les MarocainEs de vouloir fermer les yeux sur une réalité qu’ilsELLES refusent de voir. Preuve en est, « Casanegra », film sorti en 2008. Il narre l’histoire de deux amis qui tentent tant bien que mal de s’en sortir dans les rues agitées de Casablanca. Un film qui malgré sa brutalité remporte un vif succès dans son pays d’origine, contrairement à « Much Loved ». En témoigne le journal Le Monde : « Violence, langage cru, sexe… Jamais un film marocain n’aura été si loin (…) « Casanegra » est en passe de devenir un phénomène de société au Maroc ». La raison de cette différence de traitement se trouve peut-être dans la façon dont est traitée la dureté de la réalité. Lorsque Nour-Eddine Lakhmari (le réalisateur de « Casanegra ») préférait construire une critique au détriment de scènes crues, Nabil Ayouch choisissait ces dernières aux dépends peut-être d’une réflexion qu’il aurait été possible d’approfondir. « Much Loved » esquisse des critiques à foison sur des sujets divers mais sans évoquer les fondements de ces anomalies sociétales qu’il dénonce. Un choix conscient qui n’a en l’occurrence, pas plu à tout le monde. Dans tous les cas, ces films ont en commun d’être des briseurs de tabous.