Muscle is the new black

En 2017, être beau ou belle, c’est d’abord avoir un corps athlétique, voire musclé, si l’on en croit les réseaux sociaux. Quelle vérité se cache derrière les photos léchées de fitgirls et fitboys en bikini ? Analyse.

Publié le 13.02.2017 par Audrey Molliet.

Tous ceux qui ont vécu le début des années 2000 se souviennent de la tendance « pro-ana », à savoir pro-anorexie, qui a bénéficié (à juste titre) d’une couverture médiatique importante. Aujourd’hui, les mamans et papas d’adolescents s’inquièteront peut-être moins de ce que leur enfant ne mange plus rien, mais plutôt qu’il ou elle passe trop de temps à faire du sport. En effet, actuellement, le canon de beauté de la maigreur famélique et de l’androgynie des mannequins s’est transformé en un culte du corps sportif et musclé et d’un mode de vie sain. Analyse d’un phénomène pas si simple que ça.

Sois beau/belle et muscléE et tais-toi

Aucun idéal de beauté n’est éternel. Les amateurTRICEs d’art le savent mieux que quiconque : être beau/belle à l’époque de Rembrandt ne signifie pas la même chose qu’en 1950, en 1995 ou en 2016. Les canons de beauté évoluent avec la société et dans la nôtre, ce monde capitaliste axé sur l’hyper-performance, les hommes et les femmes cherchent à atteindre un corps très athlétique, et surtout parfaitement contrôlé à travers le sport.

En témoignent les centaines de comptes Instagram, Facebook et chaînes Youtube dédiés à cette tendance du « bien bouger, bien être » qui diffusent conseils, listes d’exercices et de courses censés aider les utilisateurs à parvenir au résultat souhaité. Des « Fitgirls » (contraction de « fitness », qui peut se traduire par forme physique, et de « girl », fille) comme Kayla Itsines, Anna Victoria ou encore Maria Kang se positionnent en tant que gourous de la sphère fitness.

Mais pourquoi veut-on à tout prix les imiter ? Pourquoi des centaines de personnes s’évertuent-elles à suer des heures par jour, afin d’obtenir enfin une image d’eux-mêmes qui leur plaît ? « Aujourd’hui, il est très important d’être athlétique, de séduire les autres et de mériter leur attention pour se plaire à soi-même » explique Jean Ducotterd, psychologue au service psychologique de l’Université de Fribourg. Un phénomène d’appartenance au groupe entre aussi en jeu. On veut être accepté, donc on tente de se conformer à l’image qu’on a des autres.

« C’est humain de toujours se comparer à la majorité ou ce qu’on pense être la majorité » analyse Sarah, étudiante en lettres à l’Université de Fribourg et amatrice de sports en tout genre. « Les sportifVEs sont beaucoup plus représentéEs dans les médias et les publicités qu’auparavant. Aussi, les réseaux sociaux donnent l’impression que la majorité des gens ont un corps athlétique et cela nous influence, sans qu’on en soit vraiment conscientEs. »

Un travail sous-estimé

Cependant, cette tendance, véhiculée à travers les médias et catalysée par les réseaux sociaux éclipse bien souvent un détail essentiel : les sacrifices qu’il faut faire pour obtenir les corps parfaits qui s’affichent dans notre fil d’actualité. « Le fitness est devenu un business mais on a tendance à oublier que les athlètes passent des heures en salle pour perfectionner leur silhouette » martèle Benjamin Meyer, coach pour Sarine Cross-Fit à Villars-sur-Glâne. « Ce genre d’entraînement est très exigeant et la manière dont on vend ces corps parfaits est superficielle et mensongère. Les gens veulent tout, tout de suite… alors qu’on n’a rien sans rien ! » Selon le jeune homme, si on veut vraiment se remettre en forme, « mieux vaut investir un peu et suivre un programme vraiment adapté à ses besoins, avec un suivi. »

De plus, un changement d’alimentation est la plupart du temps à faire, ce que beaucoup de monde tend également à négliger. En outre, les solutions miracles vendues sur internet ne sont jamais adaptée à tous, comme le rappelle Benjamin : « Le mieux est de s’entourer des bonnes personnes et éviter de trop regarder internet. Le problème est qu’il y a énormément de fausses informations et c’est difficile de trier le bon du mauvais. »

S’entraîner mais savoir s’accepter

En dehors des apparences, le sport est manière de garder un certain équilibre. Sarah est elle aussi consciente de la pression exercée par les réseaux sociaux sur l’image qu’on peut avoir de soi : « on se regarde dans le miroir et on se compare à cette fille qu’on a vue en photo. On n’aime pas l’admettre parce qu’on veut se croire plus forts, mais l’influence est là. » Pour la jeune femme, l’essentiel serait plutôt de s’accepter et d’être en harmonie avec elle-même car, « les canons de beautés excluent toujours un ou plusieurs groupes de personnes. »

Malgré les mouvements de body positivity  qui essaiment peu partout, les trop grosSES ou les trop maigres ont tendance à souffrir de ne pas appartenir à la norme sociale. D’autant plus qu’on oublie trop souvent que les photos avec lesquelles on nous appâte sont réfléchies, retouchées et surtout prises sous un angle avantageux, comme l’a démontré Anna Victoria. « Personne ne peut être comme ça tous les jours ou avoir ce genre de posture durant toute une journée » réalise Sarah.

Pour la psychologue clinicienne spécialisée dans les souffrances liées à l’apparence physique Sophie Cheval, interrogée par l’express, le business de la minceur tel qu’il est pratiqué par Kayla Itsines dans son programme Bikini Body Guide est repoussant. « Elle me fait hurler tant elle renvoie l’idée que notre corps est d’abord un objet esthétique, fait pour être en slip, regardé par des hommes. L’hypersexualisation qu’elle comporte renvoie à la forme ultime de machisme. Or en suivant ce régime, les femmes deviennent complices de ça » tempête-t-elle.

De plus, « quand elle dit que vous pouvez y arriver ‘quel que soit ce que vous avez essayé avant’, elle ment comme tous les régimes mentent, comme toute la sphère médiatique ment. Les femmes croient que chez elles ça n’a pas marché parce qu’elles ont craqué, mais ça n’est pas vrai, ça ne marche jamais car ça ne peut pas marcher. Et c’est parce que ça ne peut pas marcher qu’économiquement, ça marche. Pour continuer à vendre la minceur, il faut qu’on y croit » condamne Sophie Cheval.

Une tendance qui dépasse le genre

Les canons de beauté semblent donc aussi difficiles à atteindre en 2017 qu’auparavant. Toutefois, un changement majeur est que désormais, les hommes comme les femmes se doivent d’afficher leurs tablettes de chocolat. Alors qu’avant, le diktat de la maigreur concernait surtout les femmes et celui de la musculature développée, surtout les hommes.

Si on a vendu l’idéal du six-pack et des gros biscoteaux aux hommes depuis bien longtemps, « aujourd’hui, on ne veut plus voir des filles qui s’affament. On veut voir des filles actives, qui mangent et qui s’amusent » détaille Benjamin. Si pour lui comme pour Sarah, être sportif, c’est surtout une histoire de se sentir bien, aucun des deux ne nie être satisfait de sa silhouette athlétique. « Je n’aime pas ces histoires d’idéaux, de physiques parfaits. Mais je me sens bien de correspondre à l’image d’un corps sain » avoue le coach.

Pour Sarah : « ça m’aide à garder un corps tonique et une bonne condition physique, qui sont des critères importants pour moi. Mais cela m’aide aussi à mieux me concentrer sur mes études et à mieux dormir. Je le ressens quand je fais moins d’activité physique. »

Ce qu’il faut surtout retenir dans tout cela, c’est surtout que « personne n’est égal devant le sport. Chacun a un corps et un métabolisme différent » souligne Benjamin. De plus, « ce que cette tendance nous fait oublier c’est que toute réussite sportive en est une. Si pour une personne se rendre sur son lieu de travail à pied est un progrès en matière de sport, il a le droit d’en être fier » défend Jean Ducotterd. Alors oui, bougez-vous. Mais surtout, aimez et respectez-vous.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *