Parler de la violence sexuelle envers les hommes

« Parlons-en. » Voici le titre d’un court métrage monté par Cerkenamo Production. Le but ? Sensibiliser sur le sujet du viol masculin. Parler du viol subi par les hommes, oui, mais comment ?

Publié le 1.09.2016 par CAMILLE BAJEUX

La violence sexuelle envers les hommes reste un sujet tabou. C’est ce que cherche à démontrer un court métrage, monté par les bénévoles de Cerkenamo Production avec le soutien de l’association ESPAS (Espace de Soutien et de Prévention des Abus Sexuels) et de la fédération des centres SIPE (Sexualité Information Prévention Éducation).

En 3 minutes, ce film aborde donc un sujet souvent passé sous silence : celui de la violence sexuelle envers les hommes. Il retrace l’histoire d’un jeune homme victime de viol par un autre homme, après s’être fait droguer au cours d’une soirée. Mais surtout, ce court métrage met la lumière sur la difficulté à en parler. Pour Kilian Siggen, de Cerkenamo Production, il s’agissait avant tout de sensibiliser sur un problème de société : « Ce qui nous a motivé, c’est qu’on en parle pas du tout, explique-t-il. On parle beaucoup du viol féminin, ce qui est bien, mais ce n’est pas le seul. Selon l’imaginaire général, un homme ne peut pas se faire violer ». Le soutien de l’association ESPAS et des centres SIPE a permis de former le scénario, pour qu’il soit plus en accord avec la réalité, mais également pour donner une possibilité de soutien au-delà de la prise de conscience : « Il s’agit non seulement de montrer au public que ça existe, mais aussi qu’ils peuvent également en parler avec des professionnels » ajoute Kilian Siggen. Le but est donc de non seulement sensibiliser l’opinion publique, mais également de fournir un support de vulgarisation pour les associations.

Bien entendu, les violences sexuelles faites aux hommes ne sont pas seulement homosexuelles, et ne se déroulent pas uniquement dans un cadre festif. Mais le court métrage a le mérite de poser la question du traitement du viol masculin dans nos sociétés. Comme dans le cas du viol féminin, il s’agit de mettre en lumière un sujet longtemps passé sous silence. Les luttes féministes ont en effet permis de poser les violences sexuelles comme un problème d’ordre public.

Un acte de domination masculine

 Mais est-ce vraiment la même problématique ? Pour Amanda Terzidis de l’association Viol-Secours, il faut garder à l’esprit que le viol est avant tout un acte de domination. « Il y a un point commun dans les viols commis par des hommes sur des femmes et ceux commis sur des hommes, explique-t-elle. C’est la violence masculine. »

Dans le court métrage, c’est cette même violence masculine qui est mise en avant, non pas par choix militant, mais plutôt par souci de représentativité,comme nous l’explique Kilian Siggen . « On aurait tout aussi bien pu représenter un viol d’un homme par une femme, explique-t-il. Mais un viol d’un homme par un autre homme est le cas le plus courant.» Il est vrai que d’après le bulletin du collectif féministe contre le viol, plus de 96% des violeurs seraient des hommes.

 Alors comment comprendre cette violence masculine ?

Pour Amanda Terzidis, il est nécessaire de prendre en compte les rapports de pouvoir comme étant source de ces violences « On voit dans notre expérience que les hommes qui agressent en retirent du pouvoir personnellement, ajoute-t-elle. Ce qu’on essaye de mettre en avant c’est qu’un viol ou une violence sexuelle est un acte de domination. Il s’agit d’une prise de contrôle et aucunement d’une perte de contrôle, comme le prétend l’argument sur la pulsion. » Elle explique que ces rapports de pouvoir prennent racine dans une société patriarcale : « Cette peur du viol avec laquelle beaucoup de femmes grandissent dans notre société impose un contrôle sur leurs comportements et les violences sexuelles masculines servent maintenir l’ordre établi, à savoir les privilèges collectifs de l’ensemble des hommes sur les femmes, précise-t-elle. Il ne s’agit évidemment pas d’occulter les viols commis dans des relations lesbiennes, mais on ne peut pas les analyser de la même manière qu’un viol punitif subi par une femme lesbienne car elle ne correspond pas à la norme dominante hétéronormée. »

Pour Viol-Secours, cette campagne de sensibilisation au viol masculin est positive : « Il est nécessaire de reconnaître la souffrance des personnes victimes. Je pense que c’est très bien qu’on parle du viol sur des personnes de sexe masculin.». Cependant, l’association met en garde de ne pas mettre au même niveau les hommes et les femmes agresseurEs : « Actuellement, il y a une grande tendance à vouloir symétriser les violences commises par des femmes sur des hommes et par conséquent à occulter la notion de violence masculine qui s’inscrit dans des rapports de pouvoir. Par exemple, des gestes d’autodéfense faits par des femmes dans des contextes de violences conjugales, vont parfois être interprétés comme de la violence commise. Une analyse psychologisante s’impose de plus en plus en réduisant ces violences à un rapport interindividuel.»

Qu’en dit le droit ?

Dans le droit pénal suisse, les violences sexuelles sont quant à elles différenciées par rapport au sexe de la victime. L’attribution du viol comme étant un crime effectué par un homme sur une femme se reflète particulièrement dans le droit pénal suisse. Le viol est défini par l’article 190 du Code pénal suisse comme étant :

Celui qui, notamment en usant de menace ou de violence, en exerçant sur sa victime des pressions d’ordre psychique ou en la mettant hors d’état de résister, aura contraint une personne de sexe féminin à subir l’acte sexuel, sera puni d’une peine privative de liberté de un à dix ans.

Pour autant, les agressions sexuelles sur les hommes sont également poursuivies, sous le terme de « contrainte sexuelle » décrite par l’article 189 :

Celui qui, notamment en usant de menace ou de violence envers une personne, en exerçant sur elle des pressions d’ordre psychique ou en la mettant hors d’état de résister l’aura contrainte à subir un acte analogue à l’acte sexuel ou un autre acte d’ordre sexuel, sera puni d’une peine privative de liberté de dix ans au plus ou d’une peine pécuniaire.

 Pour autant, les agressions sexuelles sur les hommes sont également poursuivies, sous le terme de « contrainte sexuelle » décrite par l’article 189. Cette distinction a pourtant récemment été contestée dans le paysage politique suisse. En 2013, le parlementaire Hugues Hiltpold faisait une interpellation sur cette question. Il mettait en avant le fait que d’autres pays, à l’instar de la France, ne faisaient pas de distinction entre les victimes, tout viol étant qualifié de « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise ». Le Conseil fédéral avait alors rejeté cette proposition, en arguant que les peines sanctionnant les deux infractions étaient similaires au niveau de la durée et que le viol constitue « depuis longtemps une infraction ne pouvant être commise que sur une femme et ayant par ailleurs toujours été comprise ainsi ». Il est vrai que les peines encourues en cas de « contrainte sexuelle » sur un homme et de « viol » sont similaires. Mais alors pourquoi faire cette distinction ?

La définition du viol reste fortement imprégnée de conceptions culturelles sur ce qu’est une « vraie » victime et unE « vraiE » agresseurE. Historiquement dans nos sociétés judéo-chrétiennes, le viol était réprimé non pas au nom des souffrances de la victime, mais plutôt de son honneur et des conséquences potentielles du viol. « Cette différenciation remonte au Code Napoléon où le viol était puni seulement par peur d’une grossesse illégitime, explique Amanda Terzidis. » Difficile, donc, d’imaginer le viol sur une personne de sexe masculin dans cette définition.

Rappelons également que, jusqu’à récemment (1992) le viol conjugal n’était pas condamnable dans le droit suisse. Pourtant, la tendance est au changement et à l’élargissement de la définition du viol : jusqu’en 2012 aux États-Unis, le viol était considéré comme un crime effectué par un homme sur une femme. Aujourd’hui cependant, la nouvelle définition reconnaît que les deux sexes peuvent être victimes et que le viol pénétratif hétérosexuel n’est pas l’unique source de traumatismes. De même manière, en juillet dernier, le parlement allemand a passé une nouvelle loi statuant qu’un viol est défini comme tel dès lors que la personne a refusé le rapport sexuel. Auparavant, la victime devait prouver qu’elle s’était débattue physiquement – dire simplement « non » n’était pas considéré comme suffisant – pour constituer le viol et donc pouvoir poursuivre en justice.

Pour Viol-Secours, malgré les évolutions qu’a connues le code pénal suisse, celui-ci est toujours empreint de « définitions patriarcales et hétéronormées du viol. » « Ce qu’on questionne toujours, c’est pourquoi une fellation ou une sodomie contrainte n’est pas considérée comme un viol, ajoute Amanda Terzidis» Les résistances au changement, selon elle, sont notamment dues au fait que « les stéréotypes et les normes sont encore majoritairement sexistes, racistes, classistes et que les législateurs n’y font pas forcément défaut. »

L’évolution de la définition du viol suit les mœurs et les politiques. Elle nous rappelle par ailleurs que même si la notion de viol reste fortement marquée par les conceptions culturelles sur les rapports entre hommes et femmes et sur la sexualité, elle n’est pas figée pour autant.

 

 

 

 

 

Une réflexion sur “Parler de la violence sexuelle envers les hommes

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *