Photographier en dehors des normes

Neige Sanchez est une jeune photographe. Depuis quatre ans, elle travaille sur son projet « à la surface des corps », dans lequel elle photographie la multiplicité des identités et des expressions de genre. Rencontre.

 

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Publié le 22.12.2016 par MAUD MARCHAL DOMBRAT

Le travail photographique de Neige Sanchez, « à la surface des corps », porte bien son nom. Les corps parlent pour eux-mêmes, sans laisser d’autres indices apparaître sur ces images. La jeune photographe se refuse en effet à ajouter tout titre ou toute légende à ces photos: « On me demande souvent pourquoi je ne mets pas de titre, pas d’information sur la personne. Ni même juste un nom. Je ne veux tout simplement pas donner d’indices sur la manière dont la personne se définit. Je veux laisser le spectateur seul avec l’image, avec le corps, avec la personne. Donner un nom, c’est donner des informations sur qui est l’individu. Je ne veux pas que les gens s’amusent à deviner c’est une femme? Un homme? »

Le travail de Neige Sanchez est un travail de longue haleine. Il y a quatre ans, la jeune femme commence à s’intéresser à la transidentité. Bien consciente de son ignorance et de la difficulté de sa position en tant que femme cisgenre, elle s’oriente vers des associations. Elle cherche ainsi non seulement à déconstruire ses propres a priori, mais aussi à s’introduire et se familiariser à ce milieu. Elle y rencontre alors de nombreuses personnes qui lui proposent leur aide et la renseignent. C’est ainsi que Neige Sanchez finit par s’intéresser aux personnes s’identifiant hors de la binarité ou en réinventent les significations. Très vite, des questions s’imposent à elle. Comment montrer un corps sans l’objectifier, le classifier, le catégoriser ou le réduire à un rôle social attendu ? Comment inventer des modèles de représentations non binaires ? En effet, comment photographier des individus si souvent stigmatiséEs et réduitEs à des stéréotypes? Comment ne pas reproduire ceux-là même dans l’image ?

Fabriquer les images

Afin d’éviter de produire des images offensantes ou simplement maladroites, Neige Sanchez laisse chacunE s’investir dans la fabrication de sa propre image. Pour ne pas reproduire des photos discriminantes, la photographe tente de reproduire au plus juste le ressenti de ses modèles. “Lorsque je prends des personnes en photos, je discute longuement avec elles. Parfois pendant deux ou trois heures, nous réfléchissons ensemble à la manière dont ilELLEs veulent être représentéEs. C’est très important pour moi de ne pas limiter le processus photographique à la prise de vue. Comment s’identifient-ilELLEs? Que veulent-ilELLEs faire passer? Quelles poses? Pour moi, cette discussion est indispensable, puisqu’elle permet au sujet d’être actifVE.” Alors que les personnes remettant en cause les normes d’expression de genre sont souvent stigmatiséEs et victimes de stéréotypes pesants, il est indispensable de ne pas les reproduire dans ces photographies. Ensemble, durant ce travail collaboratif, photographe et photographiéEs créent de nouveaux modèles, en dehors des normes cisgenres habituelles.

« Avant de prendre les photos, explique la photographe, La personne m’explique comment elle se sent, comment elle s’identifie. Comment elle se voit, quelle image elle a d’elle même. Par exemple, une fois, une personne est venue avec une photo de Brad Pitt parce qu’elle aimait bien l’acteur et la pose. On a alors vraiment travaillé sur la posture et l’expression du visage. Certaines personnes sont plus timides et ne savent pas trop comment poser. J’essaie alors de capturer un moment qui leur ressemble, qui est unique. Bien sûr, cela pose parfois d’autres questions. Comment gérer lorsque quelqu’un recrée luiELLE-même des stéréotypes? Ce travail est un travail de recherche permanent, qui apporte toujours de nouvelles questions. »

Rester à la surface

Pour Neige Sanchez, l’enjeu principal de son travail réside dans les modalités de représentations de ces personnes aux expressions de genre multiples et fluides. La photographie ne pouvant capter, par essence, que l’extérieur et le superficiel, le défi de la jeune photographe est de laisser paraître toutes ces questions sur l’extérieur. Pour elle « il ne s’agit pas de provoquer ou de montrer une « vérité », mais plutôt de laisser s’installer un état de réception où les gestes et les regards viennent s’inscrire dans la porosité des corps, à la surface des peaux, créant de nouvelles fictions sociales et politiques. »

Sélectionnée pour le concours de photographie plat(t)form 2017 à Winterthur, Neige Sanchez a également reçu la mention spéciale du Prix Focale pour son travail. Vous pourrez donc admirer ces photos le du 22 janvier au 26 février à Nyon ou bien aller directement sur son site: www.neigesanchez.com.