RBI: plus d’égalité ou un risque de retour en arrière

Le 5 juin prochain, le SuisseSSEs décideront s’ilsELLES souhaitent recevoir un salaire inconditionnel. Pour ses partisanEs, c’est une manière de valoriser le travail non rémunéré, dont les tâches domestiques. Mais apporte-t-il vraiment plus d’égalité ?

Publié le 25.05.2016 Par CAMILLE BAJEUX ET VALÉRIE VUILLE

L’initiative fédérale « pour un revenu de base inconditionnel » (RBI) sera votée par le peuple suisse le 5 juin prochain. Le principe est de distribuer une rente mensuelle versée individuellement à chaque personne, indépendamment des revenus ou de la fortune. Le RBI est censé se substituer à la plupart des prestations sociales jusqu’à la hauteur de son montant. Le but, clairement affiché sur le site officiel de l’initiative, est de garantir les besoins de base afin que les personnes puissent «négocier leurs conditions de travail pour satisfaire leur envie de confort plutôt que leur besoin vital.» Une manière pour eux de valoriser le travail non rémunéré. Mais est-ce que cela peut apporter plus d’égalité ?

Lorsque l’on parle de travail non rémunéré, difficile d’oublier les femmes. Elles restent les principales responsables du travail domestique et familial : elles y consacrent en moyenne 10 heures de plus que les hommes. Selon l’Office fédéral de la statistique, les femmes dans un couple ayant des enfants de moins de 7 ans passent environ 55,5 heures par semaine (contre 30,5 heures pour les hommes) à s’occuper des tâches domestiques et familiales, soit beaucoup plus que le nombre moyen d’heures exercées lors une activité professionnelle. Le RBI serait-il alors un moyen de valoriser ce travail gratuit et de fournir un salaire à ces femmes ?

Egalité ou retour en arrière?

Oui, selon les Lisa Mazzone, conseillère nationale Les Verts, mais il n’est pas uniquement destiné aux femmes. « En Suisse, selon une étude, plus de 60% des tâches utiles à la société de ne sont pas rémunérées, explique-t-elle. Le RBI permet donc de valoriser ces activités, dont les travaux domestiques. » Pour la jeune femme, il ne faut pas confondre RBI et salaire pour le travail domestique. Néanmoins celui-ci permet de donner une plus grande autonomie aux femmes, pas de risque, pour elle, donc que les femmes se voient renvoyées aux foyers. Rachel Silvera n’est, quant à elle, pas d’accord avec ces affirmations. Économiste et maîtresse de conférence à l’Université Paris Ouest – Nanterre – La Défense, elle a étudié le sujet en 2000, lorsque le débat était d’actualité en France. Elle rappelle ainsi que la mise en place d’un revenu inconditionnel n’est pas sans risque. Il pourrait en effet augmenter la fracture entre homme et femme, les ramener au foyer et augmenter les inégalités.

Pourtant, selon les partisanEs du revenu de base inconditionnel, grâce à cette somme d’argent les femmes pourraient devenir plus autonomes. « L’indépendance qu’offre ce socle de base fait que les besoins nécessaires à mener une vie digne sont assurés, ajoute Lisa Mazzone. Il peut permettre à certaines femmes de prendre plus facilement la décision de quitter le foyer sans être tiraillées par des nécessités matérielles. » C’est plus compliqué que cela, comme l’explique Rachel Silvera dans son article écrit en collaboration avec Eydoux Anne, « De l’allocation universelle au salaire maternel… Il n’y a qu’un pas…à ne pas franchir ». « Ce genre de mesure nie complètement la différence de genre et c’est bien là le problème, rappelle-t-elle. Pour les femmes et les hommes, le travail n’a pas la même valeur. Il est signe d’autonomie, de richesse sociale et d’émancipation pour les femmes. L’autonomie passe ainsi également par le travail et pas seulement par l’argent. »

Et les hommes dans tout cela?

Serait-ce possible que l’égalité même prônée dans la philosophie d’un revenu identique pour toutEs poserait les bases d’une inégalité future ? «Non, répond l’élue. Il permet au contraire d’amener à une plus grande égalité et peut permettre aux hommes de plus s’investir dans la vie familiale. Une étude de Profamilia, montre en effet que 90% des hommes souhaiteraient diminuer leur temps de travail. Le RBI permettrait de les libérer des contraintes professionnelles et de leur donner cette possibilité ». Il est vrai que l’égalité passe aussi par l’investissement des hommes, or le monde du travail ne leur laisse parfois pas le choix. Une étude de l’OFAS datant de 2013 montre en effet que si les hommes s’investissent moins, c’est aussi par contrainte. Quitter le travail plus tôt, accompagner un enfant lorsqu’il est malade ou encore prendre un congé parental et travailler à temps partiel, reste pour beaucoup d’employeurEs des tâches dédiées aux femmes. Une demande de la sorte de la part d’un homme est ainsi mal perçue. Mais pour Rachel Silvera ce n’est pas le RBI qui peut résoudre ces inégalités. « Dans un monde parfait sans inégalités, bien sûr que je serais pour le RBI, explique-t-elle. Mais ce n’est pas le cas, et le RBI risquerait d’augmenter ces inégalités. Si les hommes ne s’investissent dans les tâches domestiques, c’est parce qu’elles ne sont pas valorisées. Je pense qu’il ne faut pas faire les choses à l’envers. Avant de penser à mettre en place ce type de mesure, il faut d’abord travailler en amont sur les inégalités. »

Pourtant, les partisanEs du RBI évoquent l’expérience indienne, qui aurait permis aux femmes de prendre plus de pouvoir dans l’organisation sociale et de gagner en autonomie. Durant 12 mois en 2011, les habitantEs de deux villages de la province de Madhya Pradesh ont reçu un revenu de base permettant uniquement de subvenir aux besoins de base. Des études ont alors montré que les habitantEs avaient utilisé cet argent pour améliorer leur milieu de vie et prendre des initiatives. Les femmes, recevant le même revenu, ont eu quant à elles la possibilité de prendre une place égale dans les décisions communes. « Je suis certaine que ce n’est pas cette seule allocation qui a permis à ces femmes de prendre une plus grande autonomie, répond Rachel Silvera. C’est un ensemble de dispositifs qui modifie l’organisation sociale. Selon moi, il est impossible de transposer en l’état, d’autant s’il s’agit de femmes qui n’avaient aucune ressource. »

Pour en savoir plus : EYDOUX, Anne ; SILVERA, Rachel, « De l’allocation universelle au salaire maternel… Il n’y a qu’un pas… à ne pas franchir », in COUTROT, Rameaux, 2000,  le bel avenir du contrat de travail, ed. Syros, Paris.