Shonda Rhimes, Issa Rae, des femmes noires pour parler des femmes noires

La représentation des femmes noires connaît aujourd’hui une avancée en termes de représentation cinématographique. Que celles-ci soient représentées de manière pertinente ou clichée est une autre affaire. Comment ont évolué ces représentations et demeurent-elles stigmatisées et stigmatisantes pour ces femmes aujourd’hui ?

Publié par Iris Bouillet le 22.10.2017

Depuis quelques années, notamment avec l’essor et le succès mondial des séries américaines, la scène offre de nouveaux visages féminins noirs au public, qui commencent à incarner des rôles nouveaux. Ces femmes peuvent alors être reconnues dans ce milieu, à l’instar de Viola Davis – actrice et productrice américaine célèbre pour son rôle dans la série américaine How To Get Away With Murder – qui a décroché l’Emmy Awards[1] de la meilleure actrice dans une série dramatique. En effet, l’actrice dit à ce propos : « La seule chose qui sépare les femmes de couleur de n’importe qui d’autre, ce sont les opportunités […]. On ne peut pas gagner un Emmy pour des rôles qui n’existent tout simplement pas[2] ».

La représentation des femmes noire à l’écran ne peut être résumée de manière quantitative, en observant simplement une figuration plus importante au fil des ans[3]. L’aspect qualitatif – la qualité des rôles qui leur sont accordés – joue également un rôle important, puisque l’image diffusée de ces femmes a connu de multiples changements. Sa représentation commence peut-être vraiment dans le premier quart du 20ème siècle, avec deux caricatures principales qui ont été notamment relevées par Régis Dubois – spécialiste en France du cinéma noir américain – dans son livre « Le cinéma des noirs américains ».

Premièrement la nounou bien en chair, personnage maternant et toujours souriant, qui a par exemple été immortalisée dans Gone with the wind (1939) ou The Sound and the fury (1959). La deuxième est la “mulâtresse” malheureuse, personnage tragique, qui apparaît par exemple dès 1912 dans The Debt, ou plus tard dans Imitation of Life (1936)[4].

De cette figuration clichée, on passe, dans les années 70, à ce qui a été appelé « Blaxploitation » – contraction de « black » et « exploitation ». Ce courant culturel et social se développe surtout aux Etats-Unis et porte à l’écran un nouveau type de personnage noir, qui n’est plus cantonné à des rôles de faire-valoir ou secondaires. Par exemple, Claudine (1974) met en scène une histoire d’amour entre un homme et une femme noirs, et est composée d’un casting majoritairement noir. La femme ici sort du rôle caricatural de mulâtresse ou de nounou, pour apparaître dans une « banale » romance.

Si entre les années 80 et aujourd’hui, la présence noire a été en constante augmentation[5], c’est en fait surtout celle de l’homme noir. Il est utile de rappeler que cette discrimination de genre se retrouve peu importe la couleur de peau, mais qu’elle est prépondérante chez les femmes noires[6]. On voit donc effectivement apparaître à l’écran une représentation des femmes noires plus significative, mais qui véhicule des clichés. A titre d’exemple, l’actrice Hattie McDaniel a été oscarisée pour un meilleur second rôle féminin dans le rôle très cliché de la nounou dans Gone with the wind. D’une part, on constate une avancée en termes de représentation et de reconnaissance. D’autre part, surgit à la fois une représentation très stéréotypée qui ne fait en rien avancer l’image des femmes noires, mais tend plutôt à les fixer, les ancrer dans l’imaginaire déjà construit du public. Il y a donc une différente évolution entre le quantitatif – le nombre de femmes noires représentées à l’écran – et le qualitatif. Viola Davis s’était exprimée à ce sujet : « Il ne s’agit pas seulement du peu de rôles proposés, mais aussi de leur qualité… Il n’y a qu’une ou deux catégories de rôles pour les actrices noires ».

Peu importe la vitesse de l’évolution, le changement est là. Mais il est nuancé. Aïssa Maïga confiait en effet dans un entretien au magazine Elle en janvier de cette année : « C’est rare au cinéma qu’une femme noire ne soit pas une victime, qu’elle ait un mari sympa et qui l’aime[7]».

Actrices noires, réalisateurs blancs

En plus d’une amélioration dans l’offre des rôles, il serait également important que s’opère une réappropriation de l’image véhiculée de la femme noire. Car aujourd’hui, les films mettant en scène des personnages noirs – masculins ou féminins – relèvent souvent de la direction d’un cinéaste occidental[8]. Ceci est problématique dans la mesure où c’est la perception d’une personne ou d’un groupe extérieur qui va définir une image perçue et subjective d’un autre groupe. Bien que cette vision externe puisse également être intéressante, cela devient dangereux lorsque c’est le seul point de vue communiqué et que le groupe concerné ne peut s’exprimer pour lui-même. C’est souvent le cas des films abordant les thèmes de l’esclavage ou des luttes antiracistes : Loving (2016), Django Unchained (2012), American History X (1998), Amistad (1997), Mississippi Burning (1989) pour n’en citer que quelques-uns. C’est aussi le cas des films sur la musique noire tels que Get on up (2014), Ray (2004), The Sould of a Man (2003). De même, Hidden Figures[9] (2016) qui met en scène le brillant parcours de trois femmes noires à la NASA[10] a été réalisé par un homme, blanc.

Cependant, ici aussi, il existe une évolution. The Great Debaters (2007) présente l’histoire authentique d’un professeur noir aux Etats-Unis marqués par la ségrégation des années 30. Ce film a été réalisé par Denzel Wahsington, afro-américain, et produit par Oprah Winfrey, également afro-américaine. 12 Years a slave (2013) retrace l’histoire vraie, dans les Etats-Unis du milieu du 19e siècle, d’un musicien noir capturé pour être réduit en esclavage dans le sud. Le film est construit autour d’une équipe afro-américaine et son réalisateur reçoit un Oscar en 2014 pour le meilleur film. Lupita Nyong’o – actrice et réalisatrice mexicaine-kenyane – reçoit pour ce film également l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle.

Le Majordome (2013) a également fait parler de lui. Film historique américain suivant le périple d’un afro-américain dans les Etats-Unis des années 20, il est réalisé par Lee Daniels, afro-américain ayant également co-créé la série Empire au casting majoritairement afro-américain, et qui dépeint le personnage très original de Cookie Lyon, ex-prisonnière mère de trois enfants au caractère trempé. On pourrait continuer avec d’autres exemples récents tels que Dear White People (2014), Il a déjà tes yeux (2017).

Se dessine ainsi une première forme de réappropriation dans la diffusion de l’image de la communauté afro-américaine et noire plus généralement. Mais une réappropriation par les hommes noirs, ne laissant que peu, voire pas de place aux femmes noires afin de s’auto-représenter. Par ailleurs, bien que l’on constate une certaine reconnaissance – oscarisation, succès – de ces films mis en scène par des NoirEs, Steve McQueen – cinéaste britannique – rappelle le noyau du problème : « Le box-office n’est pas en cause car les acteurs afro-américains et les films qu’ils portent ont du succès. Le problème ce sont les présidents des studios et des chaînes de télévision. Ils doivent donner de meilleurs rôles et de meilleures intrigues[11] ».

 

Une nouveauté avec Issa Rae : des femmes noires de tous les jours

Si l’on peut apprécier l’augmentation du nombre de réalisateurs noirs, celle de réalisatrices noires est d’autant plus symbolique. A ce titre, deux femmes noires influentes ont gagné la scène.

Issa Rae est la deuxième femme noire – après Wanda Sykes en 2003 – à avoir créé et joué dans sa propre comédie[12]. Insecure (2016) retrace les aventures de Issa, femme noire à la fois vulnérable et forte, hésitante, drôle, qui essaie de maintenir une vie convenable entre son travail et ses relations. Si la description peut sembler plutôt ordinaire, c’est en fait une réalité nouvelle qu’introduit Issa Rae – actrice, écrivaine, réalisatrice, créatrice de Web-série américaine. Comme elle le dit lors d’une interview confiée à The Hollywood Reporter : « Je pense que c’est utile, dans la mesure où on voit que les personnes noires sont des êtres humains et passent par les mêmes expériences que n’importe qui d’autre[13] ». Une réalité banale, somme toute, qui représente rarement la communauté noire. Traiter du quotidien, que ce soit des relations amoureuses, amicales, des sorties ou des tromperies, sont des thèmes qui ne semblent finalement pas assez exotiques pour dépeindre les NoirEs. Un tweet relevé par un article de Africultures exprime ce manque de « normalité » dans leur figuration : « Je veux voir des projets de films et de télé qui célèbrent la joie d’être noir et non plus seulement nos luttes et nos difficultés. Quand pourra-t-on en trouver?[14] ».

 

Une nouveauté avec Shonda Rhimes : des femmes noires faibles

Shonda Rhimes rejoint ce point de vue quand elle affirme lors de son discours en 2016 au PGA Award Acceptance – cérémonie de remise de récompenses américaines de cinéma décernées aux producteursTRICES membres de la PGA[15] : « Je vais être totalement honnête avec vous, je mérite complètement ceci. Contre toutes probabilités, j’ai courageusement ouvert la voie dans l’art d’écrire pour des personnes de couleur comme si elles étaient des êtres humains[16]. »

Co-créatrice et co-productrice des séries à grand succès Scandal (2012) et How to Get Away with Murder (2014), Shonda Rhimes porte au-devant de la scène deux femmes noires, dont la fragilité est là aussi exploitée.

Il s’agit de rappeler, comme le faisait Rokhaya Diallo – militante associative française, journaliste pour la télévision et la radio, réalisatrice et écrivaine, le droit pour la femme noire d’être vulnérable. Enfermée dans des rôles stéréotypés, elle est en effet aussi bien désignée pour sa combativité, connotée différemment de manière positive ou négative. Positivement lorsqu’elle tente de s’émanciper, de lutter pour ses droits, que l’on retrouve dans de nombreux films documentaires retraçant les luttes afro-américaines (The Rosa Parks Story, 2002) ou dans des fictions inspirées de faits réels (Vénus Noire 2010, Loving 2016, Belle 2013). Le pendant négatif se comprend dans le cliché de la « angry black woman », qui désigne les femmes noires comme de nature agressive, avec un mauvais caractère, autoritaires, et pouvant donner lieu à tout types de représentations. Ce cliché est souvent attribué aux femmes qui « osent » exprimer leur opinion : par exemple lorsque Nicki Minaj a suggéré que l’industrie de la musique pourrait être raciste, ou la manière dont ces femmes sont souvent dépeintes dans des émissions de télé-réalité[17]. A ces femmes fortes, Shonda Rhimes et Issa Rae proposent des personnages qui ont des moments de faiblesse, font des erreurs, regrettent, régressent. Des femmes qui ont des défauts ne sont pas toujours braves, fières et combatives. Bref, des êtres humains.

 Somme toute, il s’avère difficile, encore aujourd’hui, de donner la voix aux personnes concernées pour se représenter et véhiculer sa propre image de soi. L’industrie du cinéma est d’autant plus difficilement accessible qu’elle reste très blanche et masculine.

Ronad R. Butters – professeur à Duke University – corrobore ce point de vue en soulignant que « Le cinéma était, et est resté, une institution de culture populaire qui a mis en place l’ordre symbolique dominé par l’euro-américain de la suprématie « blanche » de la masculinité[18] ».

Shonda Rhimes et Issa Rae, en proposant des séries où une femme noire tient le rôle du personnage principal et où le casting comporte de nombreuses personnes noires, n’offrent pas seulement du divertissement, mais contribuent à se réapproprier et à remodeler l’idée de la femme noire, qui ne peut être catégorisée selon un certain rôle, ou dépeinte d’après tel ou tel critère, fermant la porte à la complexité de l’être humain en général et à laquelle ne déroge pas la femme noire.

 

 

 

[1] Distinction récompensant les meilleures émissions et meilleurEs professionnelLEs de la télévision américaine

[2] Rainfroy, Claire, op.cit.

[3] CARI, Laure-Anne. Les Noirs dans le cinéma américain : des stéréotypes raciaux à la représentation d’une véritable identité. Sciences de l’Homme et Société. 2014. URL : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01096677

[4] DELAFIN, Antoinette. « Quand l’Amérique fait son cinéma en noir et blanc ». In : RFI [en ligne], mis en ligne le 26 août 2013. URL : http://www.rfi.fr/ameriques/20130826-amerique-cinema-americain-racisme-segregation-luther-king

[5] CARI, Laure-Anne, op.cit.

[6] RAINFROY, Claire. « Actrices noires des séries américaines : cette autre discrimination que cachent les chiffres ». In : Jeune Afrique, mis en ligne le 24 septembre 2015. URL : http://www.jeuneafrique.com/266909/culture/cachent-chiffres-actrices-afro-americaines-cantonnees-aux-petits-roles-petit-ecran/

[7] http://www.elle.fr/Loisirs/Cinema/Dossiers/Aissa-Maiga-C-est-rare-au-cinema-qu-une-femme-noire-ne-soit-pas-victime-3408419

[8] Laure-Anne Cari, op.cit.

[9] DécadréE vous parlait de l’une d’entre elles, Katherine Johnson : http://www.decadree.com/portfolio/katherine-johnson-ou-la-conquete-de-lespace/

[10] National Aeronautics and Space Administration

[11] JAMET, Constance. « Steve McQueen et Lupita Nyong’o fustigent à leur tour les Oscars ». In : Le Figaro.Fr [en ligne], mis en ligne le 20 janvier 2016. URL : http://www.lefigaro.fr/cinema/ceremonie-oscars/2016/01/20/03021-20160120ARTFIG00290-steve-mcqueen-et-lupita-nyong-o-fustigent-a-leur-tour-les-oscars.php

[12] http://www.hollywoodreporter.com/live-feed/issa-rae-is-not-first-black-woman-create-star-her-own-comedy-shes-second-915935

[13] Traduction de l’anglais par mes soins : http://www.hollywoodreporter.com/live-feed/issa-rae-is-not-first-black-woman-create-star-her-own-comedy-shes-second-915935

[14] DIARRASSOUBA, Adiaratou. « La représentations des Noirs dans les séries TV américaines et le rôle des webséries ». In : Africultures, les mondes en relation, mis en ligne le 3 août 2015. URL : http://africultures.com/la-representation-des-noirs-dans-les-series-tv-americaines-et-le-role-des-webseries-13134/

[15] Producers Guild of America : association de professionnelLEs représentant les producteursTRICES de films, de télévision et des nouveaux médias américains

[16] ZABOT-HALL, Rafaella. « Shonda Rhimes and Complex Black Women in Media ». In : Black Feminist Thought 2016, mis en ligne le 14 avril 2016. URL : https://medium.com/black-feminist-thought-2016/shonda-rhimes-and-complex-black-woman-in-media-8fa14d8e59a8

[17] SINCLAIR, Leah. « The « angry black girl » stereotype shows just how little we are respected ». In : The Guardian, mis en ligne le 8 octobre 2015. URL : https://www.theguardian.com/commentisfree/2015/oct/08/stereotype-angry-black-girls-racial

[18] Traduit de l’anglais par mes soins : Laure-Anne Cari, op.cit.

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