Wonder Woman à l’ONU : insulte ou symbole fort ?

PUBLIE LE 12.11.2016 PAR Audrey Molliet

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Le 21 octobre dernier, lors de la Journée Internationale de la Fille, et à l’occasion des 75 ans de l’héroïne, l’Organisation des Nations Unies (ONU) a décerné un titre de membre honoraire à l’Amazone de fiction Wonder Woman. Décision qui a fait couler beaucoup d’encre depuis et qui a suscité des réactions hostiles, même au sein des fonctionnaires de l’ONU qui ont manifesté leur mécontentement en tournant le dos au podium poing levé lors de l’annonce et ont lancé une pétition. Les médias américains ont largement couvert ce mécontentement, en expliquant pourquoi les protestataires n’apprécient pas cette nomination et plusieurs médias français se sont fait une joie de surfer sur cette vague, en stigmatisant le personnage de fiction comme une « pin-up aux formes improbables » dont la nomination serait une « insulte pour les femmes ». Et les geeks de s’agacer de ce qu’ils dénoncent comme une ignorance crasse desdits médias.

Or, cette controverse a plusieurs facettes qui ne se révèlent pas toutes au premier regard et, en lisant ce qui se dit sur internet, on peut observer que de nombreux raccourcis ont été pris par ce qui y prennent part. C’est pourquoi il est essentiel de revenir sur les origines du personnage afin d’apporter un éclairage supplémentaire et documenté sur le débat. Wonder Woman est apparue pour la première fois dans Action Comics #8 publié en décembre 1941. Ses créateurs sont William Moulton Marston, un psychologue et écrivain américain, sa femme Elizabeth Holloway Marston et l’artiste H. G. Peter. Les Marston étaient un couple atypique (connu pour leur ménage à trois avec Olive Byrne, qui a par ailleurs servi d’inspiration pour le physique de Wonder Woman) qui se désignaient tous deux comme féministes. Leur idée était d’inventer un héros féminin, capable de tenir tête à Superman et Batman, créés récemment et qui commençaient déjà à avoir du succès. William, particulièrement inspiré par la littérature féministe, tirait notamment son inspiration de  de Margaret Sanger (militante anarchiste américaine soutenant la contraception et la liberté d’expression). Ainsi, Wonder Woman, depuis sa création et jusqu’au reboot des titres de DC Comics en 2011, est un personnage se voulant féministe et œuvrant pour la paix. Certes, son costume est peu couvrant (et encore, cela dépend des versions – dans tous les cas, celui dessiné par Nicola Scott pour sa nomination est très sobre et aucunement dans l’esprit pin-up) et elle possède des formes avantageuses,   C’est que soutient l’onusien Maher Nasser dans une interview accordée au site npr.org : “L’ONU s’est principalement concentrée sur son contexte féministe et le fait qu’elle soit la première héroïne féminine dans un monde de héros masculins et qu’elle s’est toujours battue pour l’égalité, la justice et la paix.”

Le malentendu provient probablement du fait que la plupart des gens en dehors de la sphère des comics et de la pop culture ne connaissent pas ou peu le personnage de Wonder Woman et que la seule image qu’ils ont est l’incarnation dans la série kitsch  . De ce fait, il est aisé d’estimer – d’un premier abord – que Wonder Woman est une pin-up frivole, un faire-valoir pour ses contreparties masculines et de ce fait pas de taille à être une ambassadrice, même honoraire. Il est certain que des centaines d’hommes et de femmes se battent au quotidien pour l’égalité et qu’il est décevant que l’ONU n’ait pas su trouver parmi eux un représentant pour leur campagne d’empowerment, comme l’a exprimé l’ancienne secrétaire générale pour les Actions Globales Parlementaires Shazia Rafi au Guardian. Même si Wonder Woman est capable de prouesses impossibles pour des humainEs, elle reste un personnage d’encre et de papier, une personne qu’on ne peut pas rencontrer en vrai, qu’on ne peut pas interviewer et qui ne peut par conséquent pas exprimer ses propres opinions. Par contre, ce qui défie le sens commun,  c’est que les opposantEs se désignant eux-mêmes en tant que féministe, que la presse est si prompte à nommer, puissent s’abaisser à réagir de la même façon que ceux contre qui ils luttent. Ils limitent un être vivant à son apparence. Dire que nommer Wonder Woman en tant qu’ambassadrice honoraire, c’est insulter les femmes parce qu’elle est trop belle, c’est jouer le jeu du patriarcat. C’est laisser gagner les clichés de notre société et les rôles sexués dans lesquelles elle veut nous caser. Toutefois, on peut mettre cela en perspective avec les mouvements très présents actuellement aux États-Unis qui militent pour une image du corps positive et pour des normes de beautés moins strictes. Dans un tel contexte, dans une société très normée, et lorsqu’on n’est pas unE “nerd” qui sait tout des origines de l’héroïne, il est envisageable que ce choix choque au premier abord. Toutefois, une recherche sur Google aurait permis d’éclaircir les choses rapidement. De plus, le féminisme n’a jamais été réduit à la promotion de normes de beautés plus libres. Avant toute chose, être féministe c’est se battre pour changer les fondements mêmes de la société qui produit ces normes toxiques et des mentalités obtuses qui jugent une femme ou un homme par sa seule apparence.

Wonder Woman est un personnage qui se voulait féministe dès sa création et dans de nombreuses œuvres dont elle est l’héroïne – dont l’excellent run de Greg Rucka et J.G. Jones, que je conseille à tous les amateurs de BD – elle est une guerrière amazone (un peuple mythologique composé uniquement de femmes guerrières), mais aussi appointée par ses soeurs de Themyscira comme leur ambassadrice aux États-Unis pour promouvoir la paix. Diana œuvre pour l’égalité entre tous les êtres vivants et, malgré son origine amazone, est convaincue qu’une approche non-violente est toujours la meilleure solution. Même si les années 1980 lui ont fait passer par des phases les plus farfelues les unes que les autres et que ses scénaristes n’ont pas toujours fait preuve de la plus grande finesse dans l’écriture de leur personnage (par exemple, Wonder Woman a momentanément perdu ses pouvoirs et a décidé de se lancer dans la mode, un choix éditorial très éloigné des origines du personnage, qui avait pour but de se rapprocher du lectorat féminin).  Mais n’oublions pas qu’aujourd’hui, l’important c’est que Wonder Woman renvoie l’image d’une femme forte, qui pense que chaque être vivant a de la valeur, que chacun mérite d’être entendu et surtout, qui se bat pour ses convictions. Wonder Woman tient tête aux plus grands méchants, comme aux plus puissants héros comme Batman ou Superman… et elle leur met une raclée !  C’est le message qu’il faut transmettre à toutEs celles et ceux qui se sentent menacéEs : n’ayez pas peur de tenir tête à vos oppresseurs, vous pouvez gagner et cela vaut la peine. Toutefois, on ne peut pas nier que l’ONU et DC Comics ne profiteront pas de cette histoire pour se faire un coup de pub, d’autant plus qu’un film Wonder Woman est en préparation pour 2017 et qu’en plus de Lynda Carter, l’actrice qui incarne l’amazone au grand écran actuellement, Gal Gadot, était présente elle aussi.

Cela n’exclut pas le fait que la sexualisation de Wonder Woman, la focalisation sur son corps et non sur ses idéaux est un choix que chacun peut faire. Ainsi, en 2016, alors que les femmes et les filles du monde entier ont toujours besoin d’un symbole fort derrière lequel se rallier pour défendre leurs droits, il est essentiel de croire au pouvoir de Wonder Woman et de toutes les Wonder Women et Supermen qui œuvrent pour plus d’égalité sur terre. Et, dans un monde où agresser sexuellement plusieurs femmes et s’en vanter n’a pas empêché Donald Trump d’être élu président des États-Unis, il est carrément urgent de croire en Wonder Woman et de prendre exemple sur elle.

Pour en savoir plus sur la campagne de l’ONU (en anglais) : http://www.un.org/sustainabledevelopment/wonderwoman/

Crédits photos :

Wonder Woman 1 – Illustration de Nicola Scott pour la campagne de l’ONU (crédit : Nicola Scott/DC Entertainment)

Wonder Woman 2 – La Sous-Secrétaire Générale pour les Communications and Public Information Cristina Gallach (centre) a assisté à la nomination de Wonder Woman en tant qu’ambassadrice honoraire. UN Photo/Kim Haughton

Wonder Woman 3 – Wonder Woman sur la couverture de Sensation Comics #1 in 1942. (Crédit : DC Entertainment)

Wonder Woman 4 – Lynda Carter dans le rôle de Wonder Woman dans la série télévisée de 1975. (Source : http://www.comicbookbrain.com/)

 

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